Chapitre XVIII.
Ces hommes seront composez, comme nous, d'vne Ame & d'vn Corps. Et il faut que ie vous décriue, premierement, le corps à part, puis apres, l'ame aussi à part; & enfin, que ie vous montre comment ces deux Natures doiuent estre jointes & vnies, pour composer des hommes qui nous ressemblent.
Ie suppose que le Corps n'est autre chose qu'vne statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprés, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible : en sorte que, non seulement il luy donne au dehors la couleur & la figure de tous nos membres, mais aussi qu'il met au dedans toutes les pieces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire, & enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuuent estre imaginées proceder de la matiere, & ne dependre que de la disposition des organes.
Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, & autres semblables machines, qui n'estant faites que par des hommes, ne laissent pas d'auoir la force de se mouuoir d'elles-mesmes en plusieurs diuerses façons; & il me semble que ie ne sçaurois imaginer tant de sortes de mouuemens en celle-cy, que ie suppose estre faite des mains de Dieu, ny luy attribuer tant d'artifice, que vous n'ayez sujet de penser, qu'il y en peut auoir encore dauantage.
Or ie ne m'arresteray pas à vous décrire les os, les nerfs, les muscles, les venes, les arteres, l'estomac, le foye, la rate, le cœur, le cerueau, ny toutes les autres diuerses pieces dont elle doit estre composée; car ie les suppose du tout semblables aux parties de nostre Corps qui ont les mesmes noms, & que vous pouuez vous faire monstrer par quelque sçauant Anatomiste, au moins celles qui sont assez grosses pour estre veües, si vous ne les connoissez desia assez suffisamment de vous mesme. Et pour celles qui à cause de leur petitesse sont inuisibles, ie vous les pourray plus facilement & plus clairement faire connoistre, en vous parlant des mouuemens qui en dependent; si bien qu'il est seulement icy besoin que j'explique par ordre ces mouuemens, & que ie vous die par mesme moyen quelles sont celles de nos fonctions qu'ils representent.
Premierement, les viandes se digerent dans l'estomac de cette machine, par la force de certaines liqueurs, qui, se glissant entre leurs parties, les separent, les agitent, & les échauffent : ainsi que l'eau commune fait celles de la chaux viue, ou l'eau forte celles des metaux. Outre que ces liqueurs, estant apportées du cœur fort promptement par les arteres, ainsi que ie vous diray cy-apres, ne peuuent manquer d'estre fort chaudes. Et mesme les viandes sont telles, pour l'ordinaire, qu'elles se pourroient corrompre & échauffer toutes seules : ainsi que fait le foin nouueau dans la grange, quand on l'y serre auant qu'il soit sec.
Et sçachez que l'agitation que reçoiuent les petites parties de ces viandes en s'échauffant, jointe à celle de l'estomac & des boyaux qui les contiennent, & à la disposition des petits filets dont ces boyaux sont composez, fait qu'à mesure qu'elles se digerent, elles descendent peu à peu vers le conduit par où les plus grossieres d'entr'elles doiuent sortir; & que cependant les plus subtiles & les plus agitées rencontrent çà & là vne infinité de petits trous, par où elles s'écoulent dans les rameaux d'vne grande vene qui les porte vers le foye, & en d'autres qui les portent ailleurs, sans qu'il y ait rien que la petitesse de ces trous, qui les separe des plus grossieres : ainsi que, quand on agite de la farine dans vn sas, toute la plus pure s'écoule, & il n'y a rien que la petitesse des trous par où elle passe, qui empesche que le son ne la suiue.
Ces plus subtiles parties des viandes estant inégales, & encore imparfaitement meslées ensemble, composent vne liqueur qui demeureroit toute trouble & toute blanchastre, n'estoit qu'vne partie se mesle incontinent auec la masse du sang, qui est contenuë dans tous les rameaux de la vene nommée Porte (qui reçoit cette liqueur des intestins), dans tous ceux de la vene nommée Caue (qui la conduit vers le cœur), & dans le foye, ainsi que dans vn seul vaisseau.
Mesmes il est icy à remarquer que les pores du foye sont tellement disposez, que lors que cette liqueur entre dedans, elle s'y subtilise, s'y elabore, y prend la couleur, & y acquiert la forme du sang : tout ainsi que le suc des raisins noirs, qui est blanc, se conuertit en vin clairet, lors qu'on le laisse cuuer sur la raspe.
Or ce sang, ainsi contenu dans les venes, n'a qu'vn seul passage manifeste par où il en puisse sortir, sçauoir celuy qui le conduit dans la concauité droite du cœur. Et sçachez que la chair du cœur contient dans ses pores vn de ces feux sans lumiere, dont ie vous ay parlé cy-dessus, qui la rend si chaude & si ardente, qu'à mesure qu'il entre du sang dans quelqu'vne des deux chambres ou concauitez qui sont en elle, il s'y enfle promptement, & s'y dilate : ainsi que vous pourez experimenter que fera le sang ou le laict de quelque animal que ce puisse estre, si vous le versez goutte à goutte dans vn vase qui soit fort chaud. Et le feu qui est dans le cœur de la machine que ie vous décris, n'y sert à autre chose qu'à dilater, échauffer, & subtiliser ainsi le sang, qui tombe continuellement goutte à goutte, par vn tuyau de la vene caue, dans la concauité de son costé droit, d'où il s'exhale dans le poulmon; & de la vene du poulmon, que les Anatomistes ont nommé l'Artere Veneuse, dans son autre concauité, d'où il se distribuë par tout le corps.
La chair du poulmon est si rare & si molle, & tousiours tellement rafraischie par l'air de la respiration, qu'à mesure que les vapeurs du sang, qui sortent de la concauité droite du cœur, entrent dedans par l'artere que les Anatomistes ont nommé la Vene arterieuse, elles s'y épaississent & conuertissent en sang derechef; puis de là tombent goutte à goutte dans la concauité gauche du cœur : où si elles entroient sans estre ainsi derechef épaissies, elles ne seroient pas suffisantes pour seruir de nourriture au feu qui y est.
Et ainsi vous voyez que la respiration, qui sert seulement en cette machine à y épaissir ces vapeurs, n'est pas moins necessaire à l'entretenement de ce feu, que l'est celle qui est en nous, à la conseruation de nostre vie, au moins en ceux de nous qui sont hommes formez : car pour les enfans, qui estans encore au ventre de leurs meres ne peuuent attirer aucun air frais en respirant, ils ont deux conduits qui supléent à ce defaut : l'vn par où le sang de la vene caue passe dans la vene nommée artere, & l'autre par où les vapeurs, ou le sang rarefié de l'artere nommée vene, s'exhalent & vont dans la grande artere. Et pour les animaux qui n'ont point du tout de poulmon, ils n'ont qu'vne seule concauité dans le cœur; ou bien, s'ils y en ont plusieurs, elles sont toutes consecutiues l'vne à l'autre.
Le pouls, ou battement des arteres, depend des onze petites peaux, qui, comme autant de petites portes, ferment & ouurent les entrées des quatre vaisseaux qui regardent dans les deux concauitez du cœur : car au moment qu'vn de ces battemens cesse, & qu'vn autre est prest de commencer, celles de ces petites portes qui sont aux entrées des deux arteres, se trouuent exactement fermées, & celles qui sont aux entrées des deux venes, se trouuent ouuertes : si bien qu'il ne peut manquer de tomber aussi-tost deux gouttes de sang par ces deux venes, vne dans chaque concauité du cœur. Puis ces gouttes de sang se rarefiant, & s'estendant tout d'vn coup dans vn espace plus grand sans comparaison que celuy qu'elles occupoient auparauant, poussent & ferment ces petites portes qui sont aux entrées des deux venes, empeschant par ce moyen qu'il ne descende dauantage de sang dans le cœur, & poussent & ouurent celles des deux arteres, par où elles entrent promptement & auec effort, faisant ainsi enfler le cœur & toutes les arteres du corps en mesme temps. Mais incontinent apres, ce sang rarefié se condense derechef, ou penetre dans les autres parties; & ainsi le cœur & les arteres se desenflent, les petites portes qui sont aux deux entrées des arteres se referment, & celles qui sont aux entrées des deux venes se rouurent, & donnent passage à deux autres gouttes de sang, qui font derechef enfler le cœur & les arteres, tout de mesme que les precedentes.
Sçachant ainsi la cause du pouls, il est aysé à entendre que, ce n'est pas tant le sang contenu dans les venes de cette machine, & qui vient nouuellement de son foye, comme celuy qui est dans ses arteres, & qui a desia esté distillé dans son cœur, qui se peut attacher à ses autres parties, & seruir à reparer ce que leur agitation continuelle, & les diuerses actions des autres corps qui les enuironnent, en detachent & font sortir : car le sang qui est dans ses venes s'écoule tousiours peu à peu de leurs extremitez vers le cœur (& la disposition de certaines petites portes, ou valvules, que les Anatomistes ont remarquées en plusieurs endroits le long de nos venes, vous doit assez persuader qu'il arriue en nous tout le semblable); mais, au contraire, celuy qui est dans ses arteres est poussé hors du cœur auec effort, & à diuerses petites secousses, vers leurs extremitez : en sorte qu'il peut facilement s'aller joindre & vnir à tous ses membres, & ainsi les entretenir, ou mesme les faire croistre, si elle represente le corps d'vn homme qui y soit disposé.
Car, au moment que les arteres s'enflent, les petites parties du sang qu'elles contiennent vont choquer çà & là les racines de certains petits filets, qui, sortans des extremitez des petites branches de ces arteres, composent les os, les chairs, les peaux, les nerfs, le cerueau, & tout le reste des membres solides, selon les diuerses façons qu'ils se joignent ou s'entrelacent : & ainsi elles ont la force de les pousser quelque peu deuant soy, & de se mettre en leur place; puis, au moment que les arteres se desenflent, chacune de ces parties s'arreste où elle se trouue, & par cela seul y est jointe & vnie à celles qu'elle touche, suiuant ce qui a esté dit cy-dessus.
Or, si c'est le corps d'vn enfant que nostre machine represente, sa matiere sera si tendre, & ses pores si aysés à élargir, que les parties du sang qui entreront ainsi en la composition des membres solides, seront communement vn peu plus grosses, que celles en la place de qui elles se mettront; ou mesme il arriuera que deux ou trois succederont ensemble à vne seule, ce qui sera cause de la croissance. Mais cependant la matiere de ses membres se durcira peu à peu, en sorte qu'apres quelques années ses pores ne se pourront plus tant élargir; & ainsi, cessant de croistre, elle representera le corps d'vn homme plus aagé.
Au reste il n'y a que fort peu de parties du sang qui se puissent vnir à chaque fois aux membres solides en la façon que ie viens d'expliquer; mais la plus-part retournent dans les venes par les extremitez des arteres, qui se trouuent en plusieurs endroits jointes à celles des venes. Et des venes il en passe peut-estre aussi quelques parties en la nourriture de quelques membres; mais la plus-part retournent dans le cœur, puis de là vont derechef dans les arteres : en sorte que le mouuement du sang dans le corps n'est qu'vne circulation perpetuelle.
De plus il y a quelques-vnes des parties du sang qui se vont rendre dans la rate, & d'autres dans la vesicule du fiel; & tant de la rate & du fiel, comme immediatement des arteres, il y en a qui retournent dans l'estomac & dans les boyaux, où elles seruent comme d'eau forte pour ayder à la digestion des viandes; & pource qu'elles y sont apportées du cœur quasi en vn moment par les arteres, elles ne manquent jamais d'estre fort chaudes; ce qui fait que leurs vapeurs peuuent monter facilement par le gosier vers la bouche, & y composer la saliue. Il y en a aussi qui s'écoulent en vrine au trauers de la chair des rognons, ou en sueur & autres excremens au trauers de toute la peau. Et en tous ces lieux, c'est seulement, ou la situation, ou la figure, ou la petitesse des pores par où elles passent, qui fait que les vnes y passent plutost que les autres, & que le reste du sang ne les peut suiure : ainsi que vous pouuez auoir veu diuers cribles, qui, estant diuersement percez, seruent à separer diuers grains les vns des autres.
Mais ce qu'il faut icy principalement remarquer, c'est que toutes les plus viues, les plus fortes, & les plus subtiles parties de ce sang, se vont rendre dans les concauitez du cerueau; d'autant que les arteres qui les y portent, sont celles qui viennent du cœur le plus en ligne droite de toutes, & que, comme vous sçauez, tous les corps qui se meuuent tendent chacun, autant qu'il est possible, à continuer leur mouuement en ligne droite.
Voyez, par exemple, le cœur A, & pensez que, lors que le sang en sort auec effort par l'ouuerture B, il n'y a aucune de ses parties qui ne tende vers C, où sont les concauitez du cerueau; mais que, le passage n'estant pas assez grand pour les y porter toutes, les plus foibles en sont détournées par les plus fortes, qui par ce moyen s'y vont rendre seules.
Vous pouuez aussi remarquer en passant, qu'après celles qui entrent dans le cerueau, il n'y en a point de plus fortes ny de plus viues, que celles qui se vont rendre aux vaisseaux destinez à la generation. Car, par exemple, si celles qui ont la force de paruenir jusques à D, ne peuuent aller plus auant vers C, à cause qu'il n'y a pas assez de place pour toutes, elles retournent plutost vers E, que vers F ny vers G, d'autant que le passage y est plus droit. En suite de quoy ie pourrois peut-estre vous faire voir, comment, de l'humeur qui s'assemble vers E, il se peut former vne autre machine, toute semblable à celle-cy; mais ie ne veux pas entrer plus auant en cette matiere.
Pour ce qui est des parties du sang qui penetrent jusqu'au cerueau, elles n'y seruent pas seulement à nourrir & entretenir sa substance, mais principalement aussi à y produire vn certain vent tres subtil, ou plutost vne flame tres viue & tres pure, qu'on nomme les Esprits animaux. Car il faut sçauoir, que les arteres qui les apportent du cœur, apres s'estre diuisées en vne infinité de petites branches, & auoir composé ces petits tissus, qui sont estendus comme des tapisseries au fond des concauitez du cerueau, se rassemblent autour d'vne certaine petite glande, située enuiron le milieu de la substance de ce cerueau, tout à l'entrée de ses concauitez; & ont en cet endroit vn grand nombre de petits trous, par où les plus subtiles parties du sang qu'elles contiennent, se peuuent écouler dans cette glande, mais qui sont si étroits, qu'ils ne donnent aucun passage aux plus grossieres.
Il faut aussi sçauoir, que ces arteres ne s'arrestent pas là, mais que, s'y estant assemblées plusieurs en vne, elles montent tout droit, & se vont rendre dans ce grand vaisseau qui est comme vn Euripe, dont toute la superficie exterieure de ce cerueau est arrosée. Et de plus il faut remarquer, que les plus grosses parties du sang peuuent perdre beaucoup de leur agitation, dans les detours des petits tissus par où elles passent : d'autant qu'elles ont la force de pousser les plus petites qui sont parmy elles, & ainsi de la leur transferer; mais que ces plus petites ne peuuent pas en mesme façon perdre la leur, d'autant qu'elle est mesme augmentée par celle que leur transferent les plus grosses, & qu'il n'y a point d'autres corps autour d'elles, ausquels elles puissent si aisément la transferer. D'où il est facile à conceuoir que, lors que les plus grosses montent tout droit vers la superficie exterieure du cerueau, où elles seruent de nourriture à sa substance, elles sont cause que les plus petites & les plus agitées se détournent, & entrent toutes en cette glande : qui doit estre imaginée comme vne source fort abondante, d'où elles coulent en mesme temps de tous costez dans les concauitez du cerueau. Et ainsi, sans autre preparation, ny changement, sinon qu'elles sont separées des plus grossieres, & qu'elles retiennent encore l'extreme vitesse que la chaleur du cœur leur a donnée, elles cessent d'auoir la forme du sang, & se nomment les Esprits animaux.
Or, à mesure que ces esprits entrent ainsi dans les concauitez du cerueau, ils passent de là dans les pores de sa substance, & de ces pores dans les nerfs; où selon qu'ils entrent, ou mesme seulement qu'ils tendent à entrer, plus ou moins dans les vns que dans les autres, ils ont la force de changer la figure des muscles en qui ces nerfs sont inserez, & par ce moyen de faire mouuoir tous les membres. Ainsi que vous pouuez auoir veu, dans les grottes & les fontaines qui sont aux jardins de nos Roys, que la seule force dont l'eau se meut en sortant de sa source, est suffisante pour y mouuoir diuerses machines, & mesme pour les y faire jouer de quelques instrumens, ou prononcer quelques paroles, selon la diuerse disposition des tuyaux qui la conduisent.
Et veritablement l'on peut fort bien comparer les nerfs de la machine que ie vous décrits, aux tuyaux des machines de ces fontaines; ses muscles & ses tendons, aux autres diuers engins & ressorts qui seruent à les mouuoir; les esprits animaux, à l'eau qui les remuë, dont le cœur est la source, & les concauitez du cerueau sont les regars. De plus, la respiration, & autres telles actions qui luy sont naturelles & ordinaires, & qui dependent du cours des esprits, sont comme les mouuemens d'vne horloge, ou d'vn moulin, que le cours ordinaire de l'eau peut rendre continus. Les objets exterieurs, qui par leur seule presence agissent contre les organes de ses sens, & qui par ce moyen la determinent à se mouuoir en plusieurs diuerses façons, selon que les parties de son cerueau sont disposées, sont comme des Estrangers qui, entrans dans quelques-vnes des grottes de ces fontaines, causent eux-mesmes sans y penser les mouuemens qui s'y font en leur presence : car ils n'y peuuent entrer qu'en marchant sur certains quarreaux tellement disposez, que, par exemple, s'ils approchent d'vne Diane qui se baigne, ils la feront cacher dans des rozeaux; & s'ils passent plus outre pour la poursuiure, ils feront venir vers eux vn Neptune qui les menacera de son trident; ou s'ils vont de quelqu'autre costé, ils en feront sortir vn monstre marin qui leur vomira de l'eau contre la face; ou choses semblables, selon le caprice des Ingenieurs qui les ont faites. Et enfin quand l'ame raisonnable sera en cette machine, elle y aura son siege principal dans le cerueau, & sera là comme le fontenier, qui doit estre dans les regars où se vont rendre tous les tuyaux de ces machines, quand il veut exciter, ou empescher, ou changer en quelque façon leurs mouuemens.
Mais, afin que ie vous fasse entendre tout cecy distinctement, ie veux, premierement, vous parler de la fabrique des nerfs & des muscles, & vous montrer comment, de cela seul que les esprits qui sont dans le cerueau se presentent pour entrer dans quelques nerfs, ils ont la force de mouuoir au mesme instant quelque membre. Puis, ayant touché vn mot de la respiration, & de tels autres mouuemens simples & ordinaires, ie diray comment les objets exterieurs agissent contre les organes des sens. Et apres cela, j'expliqueray par le menu tout ce qui se fait dans les concauitez & dans les pores du cerueau; comment les esprits animaux y prennent leur cours; & quelles sont celles de nos fonctions que cette machine peut imiter par leur moyen. Car, si ie commençois par le cerueau, & que ie ne fisse que suiure par ordre le cours des esprits, ainsi que j'ay fait celuy du sang, il me semble que mon discours ne pourroit pas estre du tout si clair.
Voyez donc icy, par exemple, le nerf A, dont la peau exterieure est comme vn grand tuyau, qui contient plusieurs autres petits tuyaux b, c, k, l, &c., composez d'vne peau interieure plus déliée; & ces deux peaux sont continuës auec les deux K, L, qui enuelopent le cerueau M, N, O.
Voyez aussi qu'en chacun de ces petits tuyaux, il y a comme vne moëlle, composée de plusieurs filets fort déliez, qui viennent de la propre substance du cerueau N, & dont les extremitez finissent d'vn costé à sa superficie interieure qui regarde ses concauitez, & de l'autre, aux peaux & aux chairs contre lesquelles le tuyau qui les contient se termine. Mais, pource que cette moëlle ne sert point au mouuement des membres, il me suffit, pour maintenant, que vous sçachiez qu'elle ne remplit pas tellement les petits tuyaux qui la contiennent, que les esprits animaux n'y trouuent encore assez de place, pour couler facilement du cerueau dans les muscles, où ces petits tuyaux, qui doiuent icy estre comptez pour autant de petits nerfs, se vont rendre.
Voyez, apres cela, comment le tuyau, ou petit nerf bf, se va rendre dans le muscle D, que ie suppose estre l'vn de ceux qui meuuent l'œil; & comment y estant il se diuise en plusieurs branches, composées d'vne peau lasche, qui se peut étendre, ou élargir & retrecir, selon la quantité des esprits animaux qui y entrent ou qui en sortent, & dont les rameaux ou les fibres sont tellement disposées, que, lors que les esprits animaux entrent dedans, ils font que tout le corps du muscle s'enfle & s'accourcit, & ainsi qu'il tire l'œil auquel il est attaché; comme, au contraire, lors qu'ils en ressortent, ce muscle se desenfle & se rallonge.
De plus, voyez, qu'outre le tuyau bf, il y en a encore vn autre, à sçauoir ef, par où les esprits animaux peuuent entrer dans le muscle D, & vn autre, à sçauoir dg, par où ils en peuuent sortir. Et que, tout de mesme le muscle E, que ie suppose seruir à mouuoir l'œil tout au contraire du precedent, reçoit les esprits animaux du cerueau par le tuyau cg, & du muscle D par dg, & les renuoye vers D par ef. Et pensez qu'encore qu'il n'y ait aucun passage euident, par où les esprits contenus dans les deux muscles D & E, en puissent sortir, si ce n'est pour entrer de l'vn dans l'autre : toutesfois, pource que leurs parties sont fort petites, & mesme qu'elles se subtilisent sans cesse de plus en plus par la force de leur agitation, il s'en échappe tousiours quelques-vnes au trauers des peaux & des chairs de ces muscles, mais qu'en reuanche, il y en reuient tousiours aussi quelques autres par les deux tuyaux bf, cg.
Enfin voyez qu'entre les deux tuyaux bf, ef, il y a vne certaine petite peau Hfi, qui separe ces deux tuyaux, & qui leur sert comme de porte, laquelle a deux replis H & i, tellement disposez, que, lors que les esprits animaux qui tendent à descendre de b vers H, ont plus de force que ceux qui tendent à monter d'e vers i, ils abbaissent & ouurent cette peau, donnans ainsi moyen à ceux qui sont dans le muscle E, de couler tres promptement auec eux vers D. Mais, lors que ceux qui tendent à monter d'e vers i sont plus forts, ou seulement lors qu'ils sont aussi forts que les autres, ils haussent & ferment cette peau Hfi, & ainsi s'empeschent eux-mesmes de sortir hors du muscle E; au lieu que, s'ils n'ont pas de part & d'autre assez de force pour la pousser, elle demeure naturellement entr'ouuerte. Et enfin que, si quelquefois les esprits contenus dans le muscle D tendent à en sortir par dfe, ou dfb, le reply H se peut étendre, & leur en boucher le passage. Et que tout de mesme, entre les deux tuyaux cg, dg, il y a vne petite peau ou valvule g, semblable à la precedente, qui demeure naturellement entr'ouuerte, & qui peut estre fermée par les esprits qui viennent du tuyau dg, & ouuerte par ceux qui viennent de cg.
En suite de quoy, il est aisé à entendre que, si les esprits animaux qui sont dans le cerueau ne tendent point, ou presque point, à couler par les tuyaux bf, cg, les deux petites peaux ou valvules f & g demeurent entr'ouuertes, & ainsi, que les deux muscles D & E, sont lasches & sans action; d'autant que les esprits animaux qu'ils contiennent, passent librement de l'vn dans l'autre, prenans leur cours d'e par f vers d, & reciproquement de d par g vers e. Mais si les esprits qui sont dans le cerueau tendent à entrer auec quelque force dans les deux tuyaux bf, cg, & que cette force soit égale des deux costez, ils ferment aussi-tost les deux passages g & f, & enflent les deux muscles D & E autant qu'ils peuuent, leur faisant par ce moyen tenir & arrester l'œil ferme en la situation qu'ils le trouuent.
Puis, si ces esprits qui viennent du cerueau tendent à couler auec plus de force par bf que par cg, ils ferment la petite peau g, & ouurent f; & ce plus ou moins, selon qu'ils agissent plus ou moins fort. Au moyen dequoy, les esprits contenus dans le muscle E se vont rendre dans le muscle D, par le canal ef; & ce plus ou moins viste, selon que la peau f est plus ou moins ouuerte. Si bien que le muscle D, d'où ces esprits ne peuuent sortir, s'accourcit, & E se rallonge; & ainsi l'œil est tourné vers D. Comme, au contraire, si les esprits qui sont dans le cerueau tendent à couler auec plus de force par cg que par bf, ils ferment la petite peau f, & ouurent g; en sorte que les esprits du muscle D retournent aussi-tost par le canal dg dans le muscle E, qui par ce moyen s'accourcit, & retire l'œil de son costé.
Car vous sçauez bien que ces esprits, estans comme vn vent ou vne flame tres subtile, ne peuuent manquer de couler tres promptement d'vn muscle dans l'autre, si tost qu'ils y trouuent quelque passage; encore qu'il n'y ait aucune autre puissance qui les y porte, que la seule inclination qu'ils ont à continuer leur mouuement, suiuant les loix de la nature. Et vous sçauez, outre cela, qu'encore qu'ils soient fort mobiles & subtils, ils ne laissent pas d'auoir la force d'enfler & de roidir les muscles où ils sont enfermez : ainsi que l'air qui est dans vn balon le durcit, & fait tendre les peaux qui le contiennent.
Or il vous est aisé d'appliquer ce que ie viens de dire du nerf A, & des deux muscles D & E, à tous les autres muscles & nerfs; & ainsi, d'entendre comment la machine dont ie vous parle, peut estre meüe en toutes les mesmes façons que nos corps, par la seule force des esprits animaux qui coulent du cerueau dans les nerfs. Car, pour chaque mouuement, & pour son contraire, vous pouuez imaginer deux petits nerfs, ou tuyaux, tels que sont bf, cg, & deux autres, tels que sont dg, ef, & deux petites portes ou valvules, telles que sont Hfi, & g.
Et pour les façons dont ces tuyaux sont inserez dans les muscles, encore qu'elles varient en mille sortes, il n'est pas neantmoins mal-aisé à juger quelles elles sont, en sçachant ce que l'anatomie vous peut apprendre de la figure exterieure, & de l'vsage de chaque muscle.
Car sçachant, par exemple, que les paupieres sont meües par deux muscles, dont l'vn, à sçauoir T, ne sert qu'à ouurir celle de dessus, & l'autre, à sçauoir V, sert alternatiuement à les ouurir & à les fermer toutes deux : il est aisé à penser qu'ils reçoiuent les esprits par deux tuyaux tels que sont pR, & qS; & que l'vn de ces deux tuyaux pR se va rendre dans ces deux muscles, & l'autre qS dans l'vn d'eux seulement. Et enfin, que les branches R & S, estant quasi inserées en mesme façon dans le muscle V, y ont toutesfois deux effets tout contraires, à cause de la diuerse disposition de leurs rameaux ou de leurs fibres; ce qui suffit pour vous faire entendre les autres.
Et mesme il n'est pas mal-aisé à juger de cecy, que les esprits animaux peuuent causer quelques mouuemens en tous les membres où quelques nerfs se terminent, encore qu'il y en ait plusieurs où les Anatomistes n'en remarquent aucuns de visibles : comme dans la prunelle de l'œil, dans le cœur, dans le foye, dans la vesicule du fiel, dans la rate, & autres semblables.
Maintenant, pour entendre en particulier comment cette machine respire, pensez que le muscle d est l'vn de ceux qui seruent à hausser sa poitrine, ou à abbaisser son diaphragme, & que le muscle E est son contraire; & que les esprits animaux qui sont dans la concauité de son cerueau marquée m, coulans par le pore ou petit canal marqué n, qui demeure naturellement tousiours ouuert, se vont rendre d'abord dans le tuyau BF, où abbaissant la petite peau F, ils font que ceux du muscle E viennent enfler le muscle d.
Pensez apres cela, qu'il y a certaines peaux autour de ce muscle d, qui le pressent de plus en plus à mesure qu'il s'enfle, & qui sont tellement disposées, qu'auant que tous les esprits du muscle E soient passez vers luy, elles arrestent leur cours, & les font comme regorger par le tuyau BF, en sorte que ceux du canal n s'en détournent; au moyen dequoy, s'allans rendre dans le tuyau cg, qu'ils ouurent en mesme temps, ils font enfler le muscle E, & desenfler le muscle d; ce qu'ils continuent de faire aussi long-temps que dure l'impetuosité dont les esprits contenus dans le muscle d, pressez par les peaux qui l'enuironnent, tendent à en sortir. Puis, quand cette impetuosité n'a plus de force, ils reprennent d'eux-mesmes leur cours par le tuyau BF, & ainsi ne cessent de faire enfler & desenfler alternatiuement ces deux muscles. Ce que vous deuez juger aussi des autres muscles qui seruent à mesme effet; & penser qu'ils sont tous tellement disposez, que, quand ce sont les semblables à d qui s'enflent, l'espace qui contient les poulmons s'élargit, ce qui est cause que l'air entre dedans, tout de mesme que dans vn soufflet que l'on ouure; & que, quand ce sont leurs contraires, cet espace se retrecit, ce qui est cause que l'air en ressort.
Pour entendre aussi comment cette machine aualle les viandes qui se trouuent au fond de sa bouche, pensez que le muscle d est l'vn de ceux qui haussent la racine de sa langue, & tiennent ouuert le passage par où l'air qu'elle respire doit entrer dans son poulmon; & que le muscle E est son contraire, qui sert à fermer ce passage, & par mesme moyen à ouurir celuy par où les viandes qui sont dans sa bouche doiuent descendre dans son estomac, ou bien à hausser la pointe de sa langue qui les y pousse; & que les esprits animaux qui viennent de la concauité de son cerueau m, par le pore ou petit canal n, qui demeure naturellement tousiours ouuert, se vont rendre tout droit dans le tuyau BF, au moyen dequoy ils font enfler le muscle d; & enfin, que ce muscle demeure tousiours ainsi enflé, pendant qu'il ne se trouue aucunes viandes au fond de sa bouche, qui le puissent presser; mais qu'il est tellement disposé, que, lors qu'il s'y en trouue quelques-vnes, les esprits qu'il contient regorgent aussi-tost par le tuyau BF, & font que ceux qui viennent par le canal n, entrent par le tuyau cg dans le muscle E, où se vont aussi rendre ceux du muscle d : & ainsi la gorge s'ouure, & les viandes descendent dans l'estomac; puis incontinent apres, les esprits du canal n reprennent leur cours par BF comme deuant.
A l'exemple de quoy, vous pouuez aussi entendre comment cette machine peut éternuer, bailler, tousser, & faire les mouuemens necessaires à rejetter diuers autres excremens.
Pour entendre, apres cela, comment elle peut estre incitée, par les objets exterieurs qui frapent les organes de ses sens, à mouuoir en mille autres façons tous les membres : pensez que les petits filets, que ie vous ay desia tantost dit venir du plus interieur de son cerueau, & composer la moëlle de ses nerfs, sont tellement disposez en toutes celles de ses parties qui seruent d'organe à quelques sens, qu'ils y peuuent tres facilement estre mûs par les objets de ces sens; & que, lors qu'ils y sont mûs tant soit peu fort, ils tirent au mesme instant les parties du cerueau d'où ils viennent, & ouurent par mesme moyen les entrées de certains pores, qui sont en la superficie interieure de ce cerueau, par où les esprits animaux qui sont dans les concauitez commencent aussi-tost à prendre leur cours, & se vont rendre par eux dans les nerfs, & dans les muscles, qui seruent à faire, en cette machine, des mouuemens tout semblables à ceux ausquels nous sommes naturellement incitez, lors que nos sens sont touchez en mesme sorte.
Comme, par exemple, si le feu A se trouue proche du pié B, les petites parties de ce feu, qui se meuuent comme vous sçauez tres-promptement, ont la force de mouuoir auec soy l'endroit de la peau de ce pié qu'elles touchent; & par ce moyen tirant le petit filet c, c, que vous voyez y estre attaché, elles ouurent au mesme instant l'entrée du pore d, e, contre lequel ce petit filet se termine : ainsi que, tirant l'vn des bouts d'vne corde, on fait sonner en mesme temps la cloche qui pend à l'autre bout.
Or l'entrée du pore ou petit conduit d, e, estant ainsi ouuerte, les esprits animaux de la concauité F entrent dedans, & sont portez par luy, partie dans les muscles qui seruent à retirer ce pié de ce feu, partie dans ceux qui seruent à tourner les yeux & la teste pour le regarder, & partie en ceux qui seruent à auancer les mains & à plier tout le corps pour le deffendre.
Mais ils peuuent aussi estre portez par ce mesme conduit d, e, en plusieurs autres muscles. Et auant que ie m'arreste à vous expliquer plus exactement, en quelle sorte les esprits animaux suiuent leur cours par les pores du cerueau, & comment ces pores sont disposez, ie veux vous parler icy en particulier de tous les sens, tels qu'ils se trouuent en cette machine, & vous dire comment ils se rapportent aux nostres.
Sçachez donc, premierement, qu'il y a vn grand nombre de petits filets semblables à c, c, qui commencent tous à se separer les vns des autres, dés la superficie interieure de son cerueau, d'où ils prennent leur origine, & qui, s'allans de là épandre par tout le reste de son corps, y seruent d'organe pour le sens de l'attouchement. Car encore que, pour l'ordinaire, ce ne soit pas eux qui soient immediatement touchez par les objets exterieurs, mais les peaux qui les enuironnent, il n'y a pas toutesfois plus d'apparence de penser que ce sont ces peaux qui sont les organes du sens, que de penser, lors qu'on manie quelque corps, estant ganté, que ce sont les gans qui seruent pour le sentir.
Et remarquez qu'encore que les filets dont ie vous parle soient fort déliez, ils ne laissent pas de passer seulement depuis le cerueau jusques aux membres qui en sont les plus éloignez, sans qu'il se trouue rien entre deux qui les rompe, ou qui empesche leur action en les pressant, quoy que ces membres se plient cependant en mille diuerses façons : d'autant qu'ils sont enfermez dans les mesmes petits tuyaux qui portent les esprits animaux dans les muscles, & que ces esprits, enflant tousiours quelque peu ces tuyaux, les empeschent d'y estre pressez; & mesme, qu'ils les font tousiours tendre autant qu'ils peuuent, en tirant du cerueau d'où ils viennent, vers les lieux où ils se terminent.
Or ie vous diray que, quand Dieu vnira vne Ame Raisonnable à cette machine, ainsi que ie pretens vous dire cy-apres, il luy donnera son siege principal dans le cerueau, & la fera de telle nature, que, selon les diuerses façons que les entrées des pores qui sont en la superficie interieure de ce cerueau seront ouuertes par l'entremise des nerfs, elle aura diuers sentimens.
Comme, premierement, si les petits filets qui composent la moëlle de ces nerfs, sont tirez auec tant de force, qu'ils se rompent, & se separent de la partie à laquelle ils estoient joints, en sorte que la structure de toute la machine en soit en quelque façon moins accomplie : le mouuement qu'ils causeront dans le cerueau donnera occasion à l'ame, à qui il importe que le lieu de sa demeure se conserue, d'auoir le sentiment de la douleur.
Et s'ils sont tirez par vne force presque aussi grande que la precedente, sans que toutesfois ils se rompent, ny se separent aucunement des parties ausquelles ils sont attachez : ils causeront vn mouuement dans le cerueau, qui, rendant témoignage de la bonne constitution des autres membres, donnera occasion à l'ame de sentir vne certaine volupté corporelle, qu'on nomme chatouillement, & qui, comme vous voyez, estant fort proche de la douleur en sa cause, luy est toute contraire en son effet.
Que si plusieurs de ces petits filets sont tirez ensemble également, ils feront sentir à l'ame que la superficie du corps qui touche le membre où ils se terminent, est polie; & ils la luy feront sentir inegale, & qu'elle est rude, s'ils sont tirez inegalement.
Que s'ils ne sont qu'ébranlez quelque peu separement l'vn de l'autre, ainsi qu'ils sont continuellement par la chaleur que le cœur communique aux autres membres, l'ame n'en aura aucun sentiment, non plus que de toutes les autres actions qui sont ordinaires; mais si ce mouuement est augmenté ou diminué en eux par quelque cause extraordinaire, son augmentation fera auoir à l'ame le sentiment de la chaleur, & sa diminution celuy de la froideur. Et enfin, selon les autres diuerses façons qu'ils seront mûs, ils luy feront sentir toutes les autres qualitez qui appartiennent à l'attouchement en general, comme l'humidité, la secheresse, la pesanteur, & semblables.
Seulement faut-il remarquer qu'encore qu'ils soient fort déliez, & fort aisez à mouuoir, ils ne le sont pas toutesfois tellement, qu'ils puissent rapporter au cerueau toutes les plus petites actions qui soient en la nature; mais que les moindres qu'ils luy rapportent, sont celles des plus grossieres parties des corps terrestres. Et mesme, qu'il peut y auoir quelques-vns de ces corps, dont les parties, quoy qu'assez grosses, ne laisseront pas de se glisser contre ces petits filets si doucement, qu'elles les presseront ou couperont tout à fait, sans que leur action passe jusqu'au cerueau : tout de mesme qu'il y a certaines drogues, qui ont la force d'assoupir, ou mesme de corrompre, ceux de nos membres contre qui elles sont appliquées, sans nous en faire auoir aucun sentiment.
Mais les petits filets qui composent la moëlle des nerfs de la langue, & qui seruent d'organe pour le goust en cette machine, peuuent estre mûs par de moindres actions, que ceux qui ne seruent que pour l'attouchement en general : tant à cause qu'ils sont vn peu plus déliez, comme aussi parce que les peaux qui les couurent sont plus tendres.
Pensez, par exemple, qu'ils peuuent estre mûs en quatre diuerses façons, par les parties des sels, des eaux aigres, des eaux communes, & des eaux de vie, dont ie vous ay cy-dessus expliqué les grosseurs & les figures, & ainsi qu'ils peuuent faire sentir à l'ame quatre sortes de gousts differens : d'autant que les parties des sels, estant separées l'vne de l'autre & agitées par l'action de la saliue, entrent de pointe, & sans se plier, dans les pores qui sont en la peau de la langue; celles des eaux aigres s'y coulent de biais, en tranchant ou inclinant les plus tendres de ses parties, & obeïssant aux plus grossieres; celles de l'eau douce ne font que se glisser par dessus, sans inciser aucunes de ses parties, ny entrer fort auant dans ses pores; & enfin celles de l'eau de vie, estant fort petites, y penetrent le plus auant de toutes, & s'y meuuent auec vne tres grande vitesse. D'où il vous est aisé de juger, comment l'ame pourra sentir toutes les autres sortes de gousts, si vous considerez en combien d'autres façons les petites parties des corps terrestres peuuent agir contre la langue.
Mais ce qu'il faut icy principalement remarquer, c'est que ce sont les mesmes petites parties des viandes, qui estant dans la bouche peuuent entrer dans les pores de la langue, & y émouuoir le sentiment du goust, lesquelles estant dans l'estomac peuuent passer dans le sang, & de là s'aller joindre & vnir à tous les membres; & mesme, qu'il n'y a que celles qui chatouillent la langue moderement, & qui pourront par ce moyen faire sentir à l'ame vn goust agreable, qui soient entierement propres à cet effet.
Car, pour celles qui agissent trop ou trop peu, comme elles ne sçauroient faire sentir qu'vn goust trop piquant, ou trop fade, aussi sont-elles trop penetrantes, ou trop molles, pour entrer en la composition du sang, & seruir à l'entretenement de quelques membres. Et pour celles qui sont si grosses, ou jointes si fort l'vne à l'autre, qu'elles ne peuuent estre separées par l'action de la saliue, ny aucunement penetrer dans les pores de la langue, pour agir contre les petits filets des nerfs qui y seruent pour le goust, autrement que contre ceux des autres membres qui seruent pour l'attouchement en general, & qui n'ont point aussi de pores en elles-mesmes, où les petites parties de la langue, ou bien pour le moins celles de la saliue dont elle est humectée, puissent entrer : comme elles ne pourront faire sentir à l'ame aucun goust, ny saueur, aussi ne sont-elles pas propres pour l'ordinaire à estre mises dans l'estomac.
Et cecy est si generalement vray, que souuent, à mesure que le temperament de l'estomac se change la force du goust se change aussi; en sorte qu'vne viande qui aura coutume de sembler à l'ame agreable au goust, luy pourra mesme quelquefois sembler fade, ou amere : dont la raison est que la saliue, qui vient de l'estomac, & qui retient tousiours les qualitez de l'humeur qui y abonde, se méle auec les petites parties des viandes qui sont dans la bouche, & contribuë beaucoup à leur action.
Le sens de l'odorat depend aussi de plusieurs petits filets, qui s'auancent de la baze du cerueau vers le nez, au dessous de ces deux petites parties toutes creuses, que les Anatomistes ont comparées aux bouts des mammelles d'vne femme, & qui ne different en rien des nerfs qui seruent à l'attouchement & au goust, sinon qu'ils ne sortent point hors de la concauité de la teste qui contient tout le cerueau, & qu'ils peuuent estre mûs par des parties terrestres encore plus petites que les nerfs de la langue, tant à cause qu'ils sont vn peu plus déliez, comme aussi à cause qu'ils sont plus immediatement touchez par les objets qui les meuuent.
Car vous deuez sçauoir que, lors que cette machine respire, les plus subtiles parties de l'air qui luy entrent par le nez, penetrent par les pores de l'os qu'on nomme spongieux, sinon jusqu'au dedans des concauitez du cerueau, pour le moins jusqu'à l'espace qui est entre les deux peaux qui l'enuelopent, d'où elles peuuent ressortir en mesme temps par le palais : comme reciproquement, quand l'air sort de la poitrine, elles peuuent entrer dans cet espace par le palais, & en ressortir par le nez; & qu'à l'entrée de cet espace elles rencontrent les extremitez de ces petits filets toutes nuës, ou seulement couuertes d'vne peau qui est extremement déliée, ce qui fait qu'elles n'ont pas besoin de beaucoup de force pour les mouuoir.
Vous deuez aussi sçauoir, que ces pores sont tellement disposez, & si étroits, qu'ils ne laissent passer jusqu'à ces petits filets, aucunes parties terrestres qui soient plus grosses que celles que j'ay cy-dessus nommées Odeurs pour ce sujet; si ce n'est peut-estre aussi quelques-vnes de celles qui composent les eaux de vie, à cause que leur figure les rend fort penetrantes.
Enfin vous deuez sçauoir, qu'entre ces parties terrestres extremement petites, qui se trouuent tousiours en plus grande abondance dans l'air, qu'en aucun des autres corps composez, il n'y a que celles qui sont vn peu plus ou moins grosses que les autres, ou qui à raison de leur figure sont plus ou moins aisées à mouuoir, qui pourront donner occasion à l'ame d'auoir les diuers sentimens des odeurs. Et mesme il n'y aura que celles en qui ces excez sont fort moderez, & temperez l'vn par l'autre, qui luy en feront auoir d'agreables. Car, pour celles qui n'agissent qu'à l'ordinaire, elles ne pourront aucunement estre senties; & celles qui agissent auec trop ou trop peu de force, ne luy pourront estre que déplaisantes.
Pour les petits filets qui seruent d'organe au sens de l'ouye, ils n'ont pas besoin d'estre si déliez que les precedens; mais il suffit de penser qu'ils sont tellement disposez au fond des concauitez des oreilles, qu'ils peuuent facilement estre mûs tous ensemble, & d'vne mesme façon, par les petites secousses dont l'air de dehors pousse vne certaine peau fort déliée, qui est tenduë à l'entrée de ces concauitez, & qu'ils ne peuuent estre touchez par aucun autre objet que par l'air qui est au dessous de cette peau; car ce seront ces petites secousses, qui passans jusqu'au cerueau par l'entremise de ces nerfs, donneront occasion à l'ame de conceuoir l'idée des sons.
Et notez qu'vne seule d'entr'elles ne luy pourra faire ouïr autre chose qu'vn bruit sourd, qui passe en vn moment, & dans lequel il n'y aura point d'autre varieté, sinon qu'il se trouuera plus ou moins grand, selon que l'oreille sera frappée plus ou moins fort; mais que, lors que plusieurs s'entresuiuront, ainsi qu'on void à l'œil que font les tremblemens des cordes, & des cloches quand elles sonnent, alors ces petites secousses composeront vn son, que l'ame jugera plus doux ou plus rude, selon qu'elles seront plus égales ou plus inegales entr'elles; & qu'elle jugera plus aigu ou plus graue, selon qu'elles seront plus promptes à s'entresuiure, ou plus tardiues : en sorte que, si elles sont de la moitié, ou du tiers, ou du quart, ou d'vne cinquiéme partie &c., plus promptes à s'entresuiure vne fois que l'autre, elles composeront vn son que l'ame jugera plus aigu d'vne octaue, ou d'vne quinte, ou d'vne quarte, ou d'vne tierce majeure &c. Et enfin plusieurs sons mélez ensemble seront accordans ou discordans, selon qu'il y aura plus ou moins de raport, & qu'il se trouuera des interualles plus égaux ou plus inegaux, entre les petites secousses qui les composent.
Comme, par exemple, si les diuisions des lignes, A, B, C, D, E, F, G, H, representent les petites secousses qui composent autant de diuers sons, il est aisé à juger que ceux qui sont representez par les lignes G & H, ne doiuent pas estre si doux à l'oreille que les autres : ainsi que les parties raboteuses d'vne pierre ne le sont pas tant à l'attouchement, que celles d'vn miroir bien poly. Et il faut penser que B represente vn son plus aigu que A, d'vne octaue, C d'vne quinte, D <d> vne quarte, E d'vne tierce majeure, & F d'vn ton aussi majeur; & remarquer qu'A & B joints ensemble, ou ABC, ou ABD, ou mesme ABCE sont beaucoup plus accordans que ne sont A & F, ou ACD, ou ADE, &c. Ce qui me semble suffire pour montrer comment l'ame, qui sera en la machine que ie vous décris, pourra se plaire à vne Musique qui suiura toutes les mesmes regles que la nôtre; & comment mesme elle pourra la rendre beaucoup plus parfaite; au moins si l'on considere, que ce ne sont pas absolument les choses les plus douces, qui sont les plus agreables aux sens, mais celles qui les chatouillent d'vne façon mieux temperée : ainsi que le sel & le vinaigre sont souuent plus agreables à la langue que l'eau douce. Et c'est ce qui fait que la Musique reçoit les tierces & les sextes, & mesme quelquefois les dissonances, aussi bien que les vnissons, les octaues, & les quintes.
Il reste encore le sens de la veüe, que j'ay besoin d'expliquer vn peu plus exactement que les autres, à cause qu'il sert dauantage à mon sujet. Ce sens depend aussi en cette machine de deux nerfs, qui doiuent sans doute estre composez de plusieurs petits filets, les plus déliez, & les plus aisez à mouuoir qui puissent estre; d'autant qu'ils sont destinez à rapporter au cerueau ces diuerses actions des parties du second element, qui, suiuant ce qui a esté dit cy-dessus, donneront occasion à l'ame, quand elle sera vnie à cette machine, de conceuoir les diuerses idées des couleurs & de la lumiere.
Mais pource que la structure de l'œil aide aussi à cet effet, il est icy besoin que ie la décriue; & pour plus grande facilité, ie tascheray de le faire en peu de mots, en laissant tout à dessein plusieurs particularitez superfluës, que la curiosité des Anatomistes y remarque.
ABC est vne peau assez dure & épaisse, qui compose comme vn vaze rond, dans lequel toutes les autres parties de l'œil sont contenuës. DEF en est vne autre plus déliée, qui est tenduë, ainsi qu'vne tapisserie, au dedans de la precedente. GHI est le nerf, dont les petits filets HG, HI, estant épars tout autour depuis H jusques à G & I, couurent entierement le fond de l'œil. K, L, M, sont trois sortes de glaires, ou humeurs, extremement claires & transparentes, qui remplissent tout l'espace contenu au dedans de ces peaux, & qui ont chacune la figure que vous voyez icy representée.
En la premiere peau, la partie BCB est transparente, & vn peu plus voûtée que le reste; & la refraction des rayons qui entrent dedans, s'y fait vers la perpendiculaire. En la deuxième peau, la superficie interieure de la partie EF, qui regarde le fond de l'œil, est toute noire & obscure, & elle a au milieu vn petit trou rond, qui est ce qu'on nomme la prunelle, & qui paroist si noir au milieu de l'œil, quand on le regarde par dehors. Ce trou n'est pas tousiours de mesme grandeur, car la partie EF de la peau dans laquelle il est, nageant librement dans l'humeur K, qui est fort liquide, semble estre comme vn petit muscle, qui s'élargit ou s'étrecit par la direction du cerueau, selon que l'vsage le requiert.
La figure de l'humeur marquée L, qu'on nomme l'humeur crystalline, est semblable à celle de ces verres, que j'ay décrits au traité de la Dioptrique, par le moyen desquels tous les rayons qui viennent d'vn certain point se rassemblent à vn autre certain point; & sa matiere est moins molle, ou plus ferme, & cause par consequent vne plus grande refraction, que celle des deux autres humeurs qui l'enuironnent.
E, N, sont de petits filets noirs, qui viennent du dedans de la peau D, E, F, & qui embrassent tout autour cette humeur crystalline; qui sont comme autant de petits tendons, par le moyen desquels sa figure se peut changer, & se rendre vn peu plus platte, ou plus voûtée, selon qu'il est de besoin. Enfin o, o, sont six ou sept muscles attachez à l'œil par dehors, & qui le peuuent mouuoir tres facilement & tres promptement de tous costez.
Or la peau BCB, & les trois humeurs K, L, M, estant fort claires & transparentes, n'empeschent point que les rayons de la lumiere, qui entrent par le trou de la prunelle, ne penetrent jusqu'au fond de l'œil, où est le nerf, & qu'ils n'agissent aussi facilement contre luy, comme s'il estoit tout à fait à découuert; & elles seruent à le preseruer des injures de l'air, & des autres corps exterieurs, qui le pourroient facilement offenser, s'ils le touchoient; & de plus, à faire qu'il demeure si tendre & si delicat, que ce n'est pas merueille qu'il puisse estre meu par des actions si peu sensibles, comme sont celles que ie prens icy pour les couleurs.
La courbure qui est en la partie de la premiere peau, marquée BCB, & la refraction qui s'y fait, est cause que les rayons qui viennent des objets qui sont vers les costez de l'œil, peuuent entrer par la prunelle; & ainsi que, sans que l'œil se remuë, l'ame pourra voir plus grand nombre d'objets, qu'elle ne pourroit faire sans cela : car, par exemple, si le rayon PBKq ne se courboit pas au point B, il ne pourroit passer entre les points F, F, pour paruenir jusques au nerf.
La refraction qui se fait en l'humeur crystalline sert à rendre la vision plus forte, & ensemble plus distincte. Car vous deuez sçauoir, que la figure de cette humeur est tellement compassée, eu égard aux refractions qui se font dans les autres parties de l'œil, & à la distance des objets, que lors que la veüe est dressée vers quelque point determiné d'vn objet, elle fait que tous les rayons qui viennent de ce point, & qui entrent dans l'œil par le trou de la prunelle, se rassemblent en vn autre point au fond de l'œil, justement contre l'vne des parties du nerf qui y est, & empesche par mesme moyen, qu'aucun des autres rayons qui entrent dans l'œil, ne touche la mesme partie de ce nerf.
Par exemple, l'œil estant disposé à regarder le point R, la disposition de l'humeur crystalline fait que tous les rayons RNS, RLS &c., s'assemblent justement au point S, & empesche, par mesme moyen, qu'aucun de ceux qui viennent des points T & X &c., n'y paruiennent; car elle assemble aussi tous ceux du point T enuiron le point V, ceux du point X enuiron le point Y, & ainsi des autres. Au lieu que, s'il ne se faisoit aucune refraction dans cet œil, l'objet R n'enuoyeroit qu'vn seul de ses rayons au point S, & les autres s'épandroient çà & là en tout l'espace V, Y; & de mesme les points T & X, & tous ceux qui sont entre deux, enuoyeroient chacun vn de leurs rayons vers ce mesme point S.
Or il est bien euident que l'objet R doit agir plus fort contre la partie du nerf qui est à ce point S, lors qu'il y enuoye grand nombre de rayons, que s'il n'y en enuoyoit qu'vn seul; & que cette partie du nerf S doit rapporter plus distinctement & plus fidelement au cerueau l'action de cet objet R, lors qu'elle ne reçoit des rayons que de luy seul, que si elle en receuoit de diuers autres.
La couleur noire, tant de la superficie interieure de la peau EF, que des petits filets EN, sert aussi à rendre la vision plus distincte : car, suiuant ce qui a esté dit cy-dessus de la nature de cette couleur, elle amortit la force des rayons qui se reflechissent du fond de l'œil vers le deuant, & empesche que de là ils ne retournent derechef vers le fond de l'œil, où ils pourroient apporter de la confusion. Par exemple, les rayons de l'objet X, donnant au point Y contre le nerf qui est blanc, se reflechissent de là de tous costez vers N & vers F, d'où ils pourroient derechef se reflechir vers S & vers V, & y troubler l'action des points R & T, si les corps N & F n'estoient pas noirs.
Le changement de figure, qui se fait en l'humeur crystalline, sert à ce que les objets qui sont à diuerses distances puissent peindre distinctement leurs images au fond de l'œil : car, suiuant ce qui a esté dit au traité de la Dioptrique, si par exemple l'humeur LN est de telle figure, qu'elle fasse que tous les rayons qui partent du point R aillent justement toucher le nerf au point S, la mesme humeur sans estre changée, ne pourra faire que ceux du point T, qui est plus proche, ou du point X, qui est plus éloigné, y aillent aussi; mais elle fera que le rayon TL ira vers H, & TN vers G; & au contraire, que XL ira vers G, & XN vers H, & ainsi des autres. Si bien que, pour representer distinctement le point X, il est besoin que toute la figure de cette humeur NL se change, & qu'elle deuienne vn peu plus platte, comme celle qui est marquée I; & pour representer le point T, il est besoin qu'elle deuienne vn peu plus voûtée, comme celle qui est marquée F.
Le changement de grandeur qui arriue à la prunelle sert à moderer la force de la vision; car il est besoin qu'elle soit plus petite, quand la lumiere est trop viue, afin qu'il n'entre pas tant de rayons dans l'œil, que le nerf en puisse estre offensé; & qu'elle soit plus grande, quand la lumiere est trop foible, afin qu'il y en entre assez pour estre sentis. Et de plus, posant que la lumiere demeure égale, il est besoin que la prunelle soit plus grande, quand l'objet que l'œil regarde est éloigné, que quand il est proche : car, par exemple, s'il n'entre qu'autant de rayons du point R, par la prunelle de l'œil 7, qu'il en faut pour pouuoir estre sentis, il est besoin qu'il en entre tout autant dans l'œil 8, & par consequent que la prunelle soit plus grande.
La petitesse de la prunelle sert aussi à rendre la vision plus distincte : car vous deuez sçauoir que, quelque figure que puisse auoir l'humeur crystalline, il est impossible qu'elle fasse que les rayons qui viennent de diuers points de l'objet s'assemblent tous exactement en autant d'autres diuers points : mais que, si ceux du point R, par exemple, s'assemblent justement au point S, il n'y aura, du point T, que ceux qui passent par la circonference & par le centre de l'vn des cercles qu'on peut décrire sur la superficie de cette humeur crystalline, qui se puissent assembler exactement au point V; & par consequent, que les autres, qui seront d'autant moindres en nombre que la prunelle sera plus petite, allans toucher le nerf en d'autres points, ne pourront manquer d'y apporter de la confusion. D'où vient que, si la vision d'vn mesme œil est moins forte vne fois que l'autre, elle sera aussi moins distincte, soit que cela vienne de l'éloignement de l'objet, soit de la debilité de la lumiere; parce que, la prunelle estant plus grande, quand elle est moins forte, cela rend aussi la vision plus confuse.
De là vient aussi, que l'ame ne pourra jamais voir tres distinctement qu'vn seul point de l'objet à chaque fois, sçauoir, celuy vers lequel toutes les parties de l'œil seront dressées pour lors, & que les autres luy paroistront d'autant plus confus, qu'ils seront plus éloignez de celuy-cy. Car, par exemple, si les rayons du point R s'assemblent tous exactement au point S, ceux du point X s'assembleront encore moins exactement vers Y, que ceux du point T ne s'assembleront vers V : & il faut juger ainsi des autres, à mesure qu'ils sont plus éloignez du point R. Mais les muscles o, o (cy-devant representez dans la premiere figure de l'œil p. 40.), tournant l'œil tres promptement de tous costez, seruent à suppléer à ce defaut : car ils peuuent en moins de rien l'appliquer successiuement à tous les points de l'objet, & ainsi faire que l'ame les puisse voir tous distinctement l'vn apres l'autre.
Ie n'adjoute pas icy, particulierement, ce que c'est qui pourra donner occasion à cette ame de conceuoir toutes les differences des couleurs, car j'en ay desia assez parlé cy-dessus. Et ie ne dis pas aussi quels objets de la veüe luy doiuent estre agreables ou desagreables; car, de ce que j'ay expliqué des autres sens, il vous est facile à entendre que la lumiere trop forte doit offenser les yeux, & que la moderée les doit recréer; & qu'entre les couleurs, la verte, qui consiste en l'action la plus moderée (qu'on peut nommer par analogie la proportion d'vn à deux), est comme l'octaue entre les consonances de la Musique, ou le pain entre les viandes que l'on mange, c'est à dire celle qui est la plus vniuersellement agreable; & enfin, que toutes ces diuerses couleurs de la mode, qui recréent souuent beaucoup plus que le vert, sont comme les accords & les passages d'vn air nouueau, touché par quelque excellent joueur de luth, ou les ragousts d'vn bon cuisinier, qui chatouillent bien dauantage le sens, & luy font sentir d'abord plus de plaisir, mais aussi qui le lassent beaucoup plutost que ne font les objets simples & ordinaires.
Seulement faut-il encore que ie vous die ce que c'est qui donnera moyen à l'ame de sentir la situation, la figure, la distance, la grandeur, & autres semblables qualitez : qui ne se rapportent pas à vn seul sens en particulier, ainsi que font celles dont j'ay parlé jusques icy; mais qui sont communes à l'attouchement & à la veüe, & mesme en quelque façon aux autres sens.
Remarquez donc, premierement, que, si la main A, par exemple, touche le corps C, les parties du cerueau B, d'où viennent les petits filets de ses nerfs, seront autrement disposées, que si elle en touchoit vn qui fust d'autre figure, ou d'autre grandeur, ou situé en vne autre place; & ainsi, que l'ame pourra connoistre, par leur moyen, la situation de ce corps, & sa figure, & sa grandeur, & toutes les autres semblables qualitez. Et que tout de mesme, si l'œil D est tourné vers l'objet E, l'ame pourra connoistre la situation de cet objet, d'autant que les nerfs de cet œil seront disposez en vne autre sorte, que s'il estoit tourné vers ailleurs. Et qu'elle pourra connoistre sa figure, d'autant que les rayons du point 1, s'assemblans au point 2, contre le nerf nommé optique, & ceux du point 3 au point 4, & ainsi des autres, y en traceront vne, qui se rapportera exactement à la sienne. Et qu'elle pourra connoistre la distance du point 1, par exemple, d'autant que la disposition de l'humeur crystalline sera d'autre figure, pour faire que tous les rayons qui viennent de ce point s'assemblent au fond de l'œil justement au point 2, que ie suppose en estre le milieu, que s'il en estoit plus proche ou plus éloigné, ainsi qu'il a tantost esté dit. Et de plus, qu'elle connoistra celle du point 3, & de tous les autres dont les rayons entreront dans l'œil en mesme temps : pource que, l'humeur crystalline estant ainsi disposée, les rayons de ce point 3 ne s'assembleront pas si justement au point 4, que ceux du point 1 au point 2, & ainsi des autres; & que leur action ne sera pas du tout si forte à proportion, ainsi qu'il a aussi tantost esté dit. Et enfin, que l'ame pourra connoistre la grandeur des objets de la veüe, & toutes leurs autres semblables qualitez, par la seule connoissance qu'elle aura de la distance & de la situation de tous leurs points; comme aussi, reciproquement, elle jugera quelquefois de leur distance, par l'opinion qu'elle aura de leur grandeur.
Remarqués aussi, que si les deux mains, f & g, tiennent chacune vn baston, i & h, dont elles touchent l'objet K : encore que l'ame ignore d'ailleurs la longueur de ces bastons, toutesfois, pource qu'elle sçaura la distance qui est entre les deux points f & g, & la grandeur des angles fgh, & gfi, elle pourra connoistre, comme par vne Geometrie naturelle, où est l'objet K. Et tout de mesme, si les deux yeux L & M sont tournez vers l'objet N, la grandeur de la ligne LM, & celle des deux angles LMN, MLN, luy feront connoistre où est le point N.
Mais elle pourra aussi assez souuent se tromper en tout cecy; car, premierement, si la situation de la main, ou de l'œil, ou du doigt, est contrainte par quelque cause exterieure, elle ne s'accordera pas si exactement auec celle des petites parties du cerueau d'où viennent les nerfs, comme si elle ne dependoit que des muscles; & ainsi l'ame, qui ne la sentira que par l'entremise des parties du cerueau, ne manquera pas pour lors de se tromper.
Comme, par exemple, si la main f, estant de soy disposée à se tourner vers o, se trouue contrainte par quelque force exterieure à demeurer tournée vers K : les parties du cerueau d'où viennent ses nerfs, ne seront pas tout à fait disposées en mesme sorte, que si c'estoit par la force de ses muscles que la main fust ainsi tournée vers K; ny aussi en mesme sorte, que si elle estoit veritablement tournée vers o; mais d'vne façon moyenne entre ces deux, sçauoir en mesme sorte que si elle estoit tournée vers P. Et ainsi la disposition que cette contrainte donnera aux parties du cerueau, fera juger à l'ame que l'objet K est au point P, & qu'il est autre que celuy qui est touché par la main g.
Tout de mesme, si l'œil M est détourné par force de l'objet N, & disposé comme s'il deuoit regarder vers q, l'ame jugera que l'œil est tourné vers R. Et pource qu'en cette situation les rayons de l'objet N entreront dans l'œil, tout de mesme que feroient ceux du point S, si l'œil estoit veritablement tourné vers R : elle croira que cet objet N est au point S, & qu'il est autre que celuy qui est regardé par l'autre œil.
Tout de mesme aussi, les deux doigts t & v, touchans la petite boule X, feront juger à l'ame qu'ils en touchent deux differentes, à cause qu'ils sont croisez & retenus par contrainte hors de leur situation naturelle.
De plus, si les rayons, ou autres lignes, par l'entremise desquelles les actions des objets éloignez passent vers les sens, sont courbées, l'ame, qui les supposera communement estre droites, en tirera occasion de se tromper. Comme, par exemple, si le baton HY est courbé vers K, il semblera à l'ame que l'objet K, que ce baston touche, est vers Y. Et si l'œil L reçoit les rayons de l'objet N au trauers du verre Z, qui les courbe, il semblera à l'ame que cet objet est vers A. Et tout de mesme, si l'œil B reçoit les rayons du point D, au trauers du verre c, que ie suppose les plier tous en mesme façon que s'ils venoient du point E, & ceux du point F, comme s'ils venoient du point G, & ainsi des autres, il semblera à l'ame que l'objet DFH, est aussi éloigné & aussi grand que paroist EGI.
Et pour conclusion, il faut remarquer, que tous les moyens que l'ame aura pour connoistre la distance des objets de la veüe, sont incertains. Car pour les angles LMN, MLN, & leurs semblables, ils ne changent quasi plus sensiblement, quand l'objet est à quinze ou vingt piez de distance. Et pour la disposition de l'humeur crystalline, elle change encore moins sensiblement, si tost que l'objet est plus de trois ou quatre piez loin de l'œil. Et enfin, pour ce qui est de juger des éloignemens, par l'opinion qu'on a de la grandeur des objets, ou pource que les rayons qui viennent de leurs diuers points, ne s'assemblent pas si exactement au fond de l'œil les vns que les autres, l'exemple des tableaux de perspectiue nous montre assez combien il est facile de s'y tromper. Car, lors que leurs figures sont plus petites que nous ne nous imaginons qu'elles doiuent estre, & que leurs couleurs sont vn peu obscures, & leurs lineamens vn peu confus, cela fait qu'elles nous paroissent de beaucoup plus éloignées & plus grandes qu'elles ne sont.
Or, apres vous auoir ainsi expliqué les cinq sens exterieurs, tels qu'ils sont en cette machine, il faut aussi que ie vous die quelque chose de certains sentimens interieurs qui s'y trouuent.
Lors que les liqueurs, que j'ay dit cy-dessus seruir comme d'eau forte dans son estomac, & y entrer sans cesse de toute la masse du sang par les extremitez des arteres, n'y trouuent pas assez de viandes à dissoudre pour occuper toute leur force, elles la tournent contre l'estomac mesme, & agitant les petits filets de ses nerfs plus fort que de coutume, font mouuoir les parties du cerueau d'où ils viennent. Ce qui sera cause que l'ame estant vnie à cette machine conceura l'idée generale de la faim. Et si ces liqueurs sont disposées à employer plutost leur action contre certaines viandes particulieres que contre d'autres, ainsi que l'eau forte commune dissout plus aisément les metaux que la cire, elles agiront aussi d'vne façon particulière contre les nerfs de l'estomac, laquelle sera cause que l'ame conceura pour lors l'appetit de manger de certaines viandes, plutost que d'autres. (Hic notari potest mira huius machinæ conformatio, quod fames oriatur ex ieiunio: sanguis enim circulatione acrior fit, & ita liquor ex eo in stomachum veniens nervos magis vellicat, idque modo peculiari, si peculiaris sit constitutio sanguinis : vnde pica mulierum.) Or ces liqueurs s'assemblent principalement au fond de l'estomac, & c'est là qu'elles causent le sentiment de la faim.
Mais il monte aussi continuellement plusieurs de leurs parties vers le gosier, & lors qu'elles n'y viennent pas en assez grande abondance pour l'humecter, & remplir ses pores en forme d'eau, elles y montent seulement en forme d'air, ou de fumée, & agissant pour lors contre ses nerfs d'autre façon que de coutume, elles causent vn mouuement dans le cerueau, qui donnera occasion à l'ame de conceuoir l'idée de la soif.
Ainsi, lors que le sang qui va dans le cœur est plus pur & plus subtil, & s'y embrase plus facilement qu'à l'ordinaire, il dispose le petit nerf qui y est, en la façon qui est requise pour causer le sentiment de la ioye; & en celle qui est requise pour causer le sentiment de la tristesse, quand ce sang a des qualitez toutes contraires.
Et de cecy vous pouuez assez entendre ce qu'il y a, en cette machine, qui se rapporte à tous les autres sentimens interieurs qui sont en nous; si bien qu'il est temps que ie commence à vous expliquer, comment les Esprits Animaux suiuent leur cours dans les concauitez & dans les pores de son cerueau, & quelles sont les fonctions qui en dependent.
Si vous auez iamais eu la curiosité de voir de prés les Orgues de nos Eglises, vous sçauez comment les soufflets y poussent l'air en certains receptacles, qui, ce me semble, sont nommez à cette occasion les porte-vents; & comment cet air entre de là dans les tuyaux, tantost dans les vns, tantost dans les autres, selon les diuerses façons que l'organiste remuë ses doigts sur le clauier. Or vous pouuez icy conceuoir que le cœur & les arteres, qui poussent les esprits animaux dans les concauitez du cerueau de nostre machine, sont comme les soufflets de ces orgues, qui poussent l'air dans les porte-vents; & que les objets exterieurs, qui, selon les nerfs qu'ils remüent, font que les esprits contenus dans ces concauitez entrent de là dans quelques-vns de ces pores, sont comme les doigts de l'organiste, qui, selon les touches qu'ils pressent, font que l'air entre des porte-vents dans quelques tuyaux. Et comme l'harmonie des orgues ne depend point de cet arrangement de leurs tuyaux que l'on voit par dehors, ny de la figure de leurs porte-vents, ou autres parties, mais seulement de trois choses, sçauoir, de l'air qui vient des soufflets, des tuyaux qui rendent le son, & de la distribution de cet air dans les tuyaux : ainsi ie veux vous aduertir, que les fonctions dont il est icy question, ne dependent aucunement de la figure exterieure de toutes ces parties visibles que les Anatomistes distinguent en la substance du cerueau, ny de celle de ses concauitez; mais seulement des esprits qui viennent du cœur, des pores du cerueau par où ils passent, & de la façon que ces esprits se distribuent dans ces pores. Si bien qu'il est seulement icy besoin, que ie vous explique par ordre tout ce qu'il y a de plus considerable en ces trois choses.
Premierement, pour ce qui est des Esprits Animaux, ils peuuent estre plus ou moins abondans, & leurs parties plus ou moins grosses, & plus ou moins agitées, & plus ou moins égales entr'elles vne fois que l'autre; & c'est par le moyen de ces quatre differences, que toutes les diuerses humeurs ou inclinations naturelles qui sont en nous (au moins entant qu'elles ne dependent point de la constitution du cerueau, ny des affections particulieres de l'ame) sont representées en cette machine. Car, si ces esprits sont plus abondans que de coutume, ils sont propres à exciter en elle des mouuemens tout semblables à ceux qui témoignent en nous de la bonté, de la liberalité & de l'amour; & de semblables à ceux qui témoignent en nous de la confiance ou de la hardiesse, si leurs parties sont plus fortes & plus grosses; & de la constance, si auec cela elles sont plus égales en figure, en force, & en grosseur; & de la promptitude, de la diligence, & du desir, si elles sont plus agitées; & de la tranquillité d'esprit, si elles sont plus égales en leur agitation. Comme, au contraire, ces mesmes esprits sont propres à exciter en elle des mouuemens tout semblables à ceux qui témoignent en nous de la malignité, de la timidité, de l'inconstance, de la tardiueté, & de l'inquietude, si ces mesmes qualitez leur defaillent.
Et sçachez que toutes les autres humeurs ou inclinations naturelles sont dependantes de celles-cy. Comme, l'humeur joyeuse est composée de la promptitude & de la tranquillité d'esprit; & la bonté & la confiance seruent à la rendre plus parfaite. L'humeur triste est composée de la tardiueté & de l'inquietude, & peut estre augmentée par la malignité & la timidité. L'humeur colerique est composée de la promptitude & de l'inquietude, & la malignité & la confiance la fortifient. Enfin, comme ie viens de dire, la liberalité, la bonté, & l'amour dependent de l'abondance des esprits, & forment en nous cette humeur qui nous rend complaisans & bienfaisans à tout le monde. La curiosité & les autres desirs dependent de l'agitation de leurs parties; & ainsi des autres.
Mais parce que ces mesmes humeurs, ou du moins les passions ausquelles elles disposent, dependent aussi beaucoup des impressions qui se font dans la substance du cerueau, vous les pourrez cy-après mieux entendre; & ie me contenteray icy de vous dire les causes d'où viennent les differences des esprits.
Le suc des viandes, qui passe de l'estomac dans les venes, se mélant auec le sang, luy communique tousjours quelques-vnes de ses qualitez, & entr'autres il le rend ordinairement plus grossier, quand il se mêle tout fraischement auec luy : en sorte que pour lors les petites parties de ce sang, que le cœur enuoye vers le cerueau, pour y composer les esprits animaux, ont coutume de n'estre pas si agitées, ny si fortes, ny si abondantes; & par consequent, de ne rendre pas le corps de cette machine si leger, ny si alaigre, comme il est quelque temps apres que la digestion est acheuée, & que le mesme sang, ayant passé & repassé plusieurs fois dans le cœur, est deuenu plus subtil.
L'air de la respiration, se mélant aussi en quelque façon auec le sang, auant qu'il entre dans la concauité gauche du cœur, fait qu'il s'y embrase plus fort, & y produit des esprits plus vifs & plus agitez en temps sec qu'en temps humide : ainsi qu'on experimente que, pour lors, toute sorte de flame est plus ardente.
Lors que le foye est bien disposé, & qu'il elabore parfaitement le sang qui doit aller dans le cœur, les esprits qui sortent de ce sang, en sont d'autant plus abondans & plus également agitez; & s'il arriue que le foye soit pressé par les nerfs, les plus subtiles parties du sang qu'il contient, montans incontinent vers le cœur, produiront aussi des esprits plus abondans & plus vifs que de coutume, mais non pas si également agitez.
Si le fiel, qui est destiné à purger le sang de celles de ses parties qui sont les plus propres de toutes à estre embrasées dans le cœur, manque à faire son deuoir, ou qu'estant resserré par son nerf, la matiere qu'il contient regorge dans les venes, les esprits en seront d'autant plus vifs, & auec cela plus inégalement agitez.
Si la rate, qui, au contraire, est destinée à purger le sang de celles de ses parties qui sont les moins propres à estre embrasées dans le cœur, est mal disposée, ou qu'estant pressée par les nerfs, ou par quelqu'autre corps que ce soit, la matiere qu'elle contient regorge dans les venes, les esprits en seront d'autant moins abondans, & moins agitez, & auec cela plus inégalement agitez.
Enfin tout ce qui peut causer quelque changement dans le sang, en peut aussi causer dans les esprits. Mais par dessus tout, le petit nerf qui se termine dans le cœur, pouuant dilater & resserrer, tant les deux entrées par où le sang des venes & l'air du poulmon y descend, que les deux sorties par où ce sang s'exhale & s'élance dans les arteres, peut causer mille differences en la nature des esprits : ainsi que la chaleur de certaines lampes fermées, dont se seruent les Alchymistes, peut estre moderée en plusieurs façons, selon qu'on ouure plus ou moins, tantost le conduit par où l'huile ou autre aliment de la flame y doit entrer, & tantost celuy par où la fumée en doit sortir.
Secondement, pour ce qui est des pores du cerueau, ils ne doiuent pas estre imaginez autrement que comme les interualles qui se trouuent entre les filets de quelque tissu : car, en effet, tout le cerueau n'est autre chose qu'vn tissu composé d'vne certaine façon particuliere, que ie tascheray icy de vous expliquer.
Conceuez sa superficie AA, qui regarde les concauitez EE, comme vn rezeuil ou lassis assez épais & pressé, dont toutes les mailles sont autant de petits tuyaux par où les esprits animaux peuuent entrer, & qui, regardans tousjours vers la glande H, d'où sortent ces esprits, se peuuent facilement tourner çà & là vers les diuers points de cette glande : comme vous voyez qu'ils sont tournez autrement en la 48ᵉ qu'en la 49ᵉ figure. Et pensez que, de chaque partie de ce rezeuil, il sort plusieurs filets fort déliez, dont les vns sont ordinairement plus longs que les autres; & qu'après que ces filets se sont diuersement entrelacez en tout l'espace marqué B, les plus longs descendent vers D, puis de là, composans la moëlle des nerfs, se vont épandre par tous les membres.
Pensez aussi que les principales qualitez de ces petits filets sont de pouuoir assez facilement estre pliez en toutes sortes de façons, par la seule force des esprits qui les touchent, &, quasi comme s'ils estoient faits de plomb ou de cire, de retenir tousjours les derniers plis qu'ils ont receus, jusqu'à ce qu'on leur en imprime de contraires.
Enfin pensez que les pores, dont il est icy question, ne sont autre chose que les interualles qui se trouuent entre ces filets, & qui peuuent estre diuersement élargis & retrecis, par la force des esprits qui entrent dedans, selon qu'elle est plus ou moins grande, & qu'ils sont plus ou moins abondans; & que les plus courts de ces filets se vont rendre en l'espace c, c, où chacun se termine contre l'extremité de quelqu'vn des petits vaisseaux qui y sont, & en reçoit sa nourriture.
Troisiémement. Mais afin que ie puisse plus commodement expliquer toutes les particularitez de ce tissu, il faut icy que ie commence à vous parler de la distribution de ces esprits.
Iamais ils ne s'arrestent vn seul moment en vne place; mais, à mesure qu'ils entrent dans les concauitez du cerueau EE, par les trous de la petite glande marquée H, ils tendent d'abord vers ceux des petits tuyaux a, a, qui leur sont le plus directement opposez; &, si ces tuyaux a, a, ne sont pas assez ouuerts pour les receuoir tous, ils reçoivent au moins les plus fortes & les plus viues de leurs parties, pendant que les plus foibles & superfluës sont repoussées vers les conduits I, K, L, qui regardent les narines, & le palais : à sçauoir, les plus agitées vers I, par où, quand elles ont encore beaucoup de force, & qu'elles n'y trouuent pas le passage assez libre, elles sortent quelquefois auec tant de violence, qu'elles chatouillent les parties interieures du nez, ce qui cause l'Eternüement; puis les autres vers K & vers L, par où elles peuuent facilement sortir, pource que les passages y sont fort larges; ou si elles y manquent, estant contraintes de retourner vers les petits tuyaux a, a, qui sont en la superficie interieure du cerueau, elles causent aussi-tost vn ébloüissement, ou vertige, qui trouble les fonctions de l'imagination.
Et notez, en passant, que ces plus foibles parties des esprits, ne viennent pas tant des arteres qui s'inserent dans la glande H, comme de celles qui, se diuisans en mille branches fort déliées, tapissent le fond des concauitez du cerueau. Notez aussi qu'elles se peuuent aisément épaissir en pituite, non pas iamais estant dans le cerueau, si ce n'est par quelque grande maladie, mais en ces larges espaces qui sont au dessous de sa baze, entre les narines & le gosier : tout de mesme que la fumée se conuertit facilement en suye, dans les tuyaux des cheminées, mais non pas iamais dans le foyer où est le feu.
Notez aussi que, lors que ie dis que les esprits, en sortant de la glande H, tendent vers les endroits de la superficie interieure du cerueau, qui leur sont le plus directement opposez : ie n'entens pas qu'ils tendent tousjours vers ceux qui sont vis à vis d'eux en ligne droite, mais seulement vers ceux, où la disposition qui est pour lors dans le cerueau, les fait tendre.
Or, la substance du cerueau estant molle & pliante, ses concauitez seroient fort étroites, & presque toutes fermées, ainsi qu'elles paroissent dans le cerueau d'vn homme mort, s'il n'entroit dedans aucuns esprits; mais la source qui produit ces esprits est ordinairement si abondante, qu'à mesure qu'ils entrent dans ces concauitez, ils ont la force de pousser tout autour la matiere qui les enuironne, & de l'enfler, & par ce moyen de faire tendre tous les petits filets des nerfs qui en viennent : ainsi que le vent, estant un peu fort, peut enfler les voiles d'vn nauire, & faire tendre toutes les cordes ausquelles ils sont attachez. D'où vient que pour lors cette machine, estant disposée à obeïr à toutes les actions des esprits, represente le corps d'vn homme qui veille. Ou du moins ils ont la force d'en pousser ainsi & faire tendre quelques parties, pendant que les autres demeurent libres & lasches : ainsi que sont celles d'vn voile, quand le vent est vn peu trop foible pour le remplir. Et pour lors cette machine represente le corps d'vn homme qui dort, & qui a diuers songes en dormant. Imaginez-vous, par exemple, que la difference qui est entre les deux figures M & N, est la mesme qui est entre le cerueau d'vn homme qui veille, & celuy d'vn homme qui dort, & qui réue en dormant.
Mais, auant que ie vous parle plus particulierement du sommeil & des songes, il faut que ie vous fasse icy considerer tout ce qui se fait de plus remarquable dans le cerueau, pendant le temps de la veille : à sçauoir, comment s'y forment les idées des objets, dans le lieu destiné pour l'imagination, & pour le sens commun, comment elles se reseruent dans la memoire, & comment elles causent le mouuement de tous les membres.
Vous pouuez voir, en la figure marquée M, que les esprits qui sortent de la glande H, ayant dilaté la partie du cerueau marquée A, & entr'ouuert tous ses pores, coulent de là vers B, puis vers C, & enfin vers D, d'où ils se répandent dans tous les nerfs, & tiennent par ce moyen tous les petits filets, dont ces nerfs & le cerueau sont composez, tellement tendus, que les actions qui ont tant soit peu la force de les mouuoir, se communiquent facilement de l'vne de leurs extremitez jusques à l'autre, sans que les détours des chemins par où ils passent, les en empeschent.
Mais afin que ces détours ne vous empeschent pas aussi de voir clairement, comment cela sert à former les idées des objets qui frapent les sens, regardez en la figure cy-jointe les petits filets 12, 34, 56, & semblables, qui composent le nerf optique, & sont tendus depuis le fond de l'œil 1, 3, 5, iusques à la superficie interieure du cerueau 2, 4, 6. Et pensez que ces filets sont tellement disposez, que, si les rayons qui viennent, par exemple, du point A de l'objet, vont presser le fond de l'œil au point 1, ils tirent par ce moyen tout le filet 12, & augmentent l'ouuerture du petit tuyau marqué 2. Et tout de mesme, que les rayons qui viennent du point B, augmentent l'ouuerture du petit tuyau 4, & ainsi des autres. En sorte que, comme les diuerses façons dont les points 1, 3, 5, sont pressez par ces rayons, tracent dans le fond de l'œil vne figure qui se rapporte à celle de l'objet ABC, ainsi qu'il a esté dit cy-dessus : il est euident que les diuerses façons, dont les petits tuyaux 2, 4, 6, sont ouuerts par les filets 12, 34, 56 &c., la doiuent aussi tracer en la superficie interieure du cerueau.
Pensez, apres cela, que les esprits qui tendent à entrer dans chacun des petits tuyaux 2, 4, 6, & semblables, ne viennent pas indifferemment de tous les points qui sont en la superficie de la glande H, mais seulement de quelqu'vn en particulier; & que ce sont ceux qui viennent, par exemple, du point a de cette superficie, qui tendent à entrer dans le tuyau 2, & ceux des points b & c, qui tendent à entrer dans les tuyaux 4 & 6, & ainsi des autres. En sorte qu'au mesme instant que l'ouuerture de ces tuyaux deuient plus grande, les esprits commencent à sortir plus librement & plus viste qu'ils ne faisoient auparauant, par les endroits de cette glande qui les regardent. Et que, comme les diuerses façons dont les tuyaux 2, 4, 6, sont ouuerts, tracent vne figure qui se rapporte à celle de l'objet ABC, sur la superficie interieure du cerueau : ainsi celle dont les esprits sortent des points a, b, c, la tracent sur la superficie de cette glande.
Et notez que, par ces figures, ie n'entens pas seulement icy les choses qui representent en quelque sorte la position des lignes & des superficies des objets, mais aussi toutes celles qui, suiuant ce que i'ay dit cy-dessus, pourront donner occasion à l'ame de sentir le mouuement, la grandeur, la distance, les couleurs, les sons, les odeurs, & autres telles qualitez; & mesmes celles qui luy pourront faire sentir le chatouillement, la douleur, la faim, la soif, la joye, la tristesse, & autres telles passions. Car il est facile à entendre, que le tuyau 2, par exemple, sera ouuert autrement par l'action que i'ay dit causer le sentiment de la couleur rouge, ou celuy du chatouillement, que par celle que i'ay dit causer le sentiment de la couleur blanche, ou bien celuy de la douleur; & que les esprits qui sortent du point a, tendront diuersement vers ce tuyau, selon qu'il sera ouuert diuersement, & ainsi des autres.
Or, entre ces figures, ce ne sont pas celles qui s'impriment dans les organes des sens exterieurs, ou dans la superficie interieure du cerueau, mais seulement celles qui se tracent dans les esprits sur la superficie de la glande H, où est le siege de l'imagination, & du sens commun, qui doiuent estre prises pour les idées, c'est à dire pour les formes ou images que l'ame raisonnable considerera immediatement, lors qu'estant vnie à cette machine elle imaginera ou sentira quelque objet.
Et notez que ie dis, imaginera, ou sentira; d'autant que ie veux comprendre generalement, sous le nom d'Idée, toutes les impressions que peuuent receuoir les esprits en sortant de la glande H, lesquelles s'attribuent toutes au sens commun, lors qu'elles dépendent de la presence des objets; mais elles peuuent aussi proceder de plusieurs autres causes, ainsi que ie vous diray cy-aprés, & alors c'est à l'imagination qu'elles doiuent estre attribuées.
Et ie pourrois adiouter icy, comment les traces de ces idées passent par les arteres vers le cœur, & ainsi rayonnent en tout le sang; & comment mesme elles peuuent quelquefois estre determinées, par certaines actions de la mere, à s'imprimer sur les membres de l'enfant qui se forme dans ses entrailles. Mais ie me contenteray de vous dire encore, comment elles s'impriment en la partie interieure du cerueau, marquée B, où est le siege de la Memoire.
Pensés donc, à cet effet, qu'après que les esprits qui sortent de la glande H, y ont receu l'impression de quelque idée, ils passent de là par les tuyaux 2, 4, 6, & semblables, dans les pores ou interualles qui sont entre les petits filets dont cette partie du cerueau, B, est composée; & qu'ils ont la force d'élargir quelque peu ces interualles, & de plier & disposer diuersement les petits filets qu'ils rencontrent en leurs chemins, selon les diuerses façons dont ils se meuuent, & les diuerses ouuertures des tuyaux par où ils passent : en sorte qu'ils y tracent aussi des figures, qui se rapportent à celles des objets; non pas toutesfois si aisément ny si parfaitement du premier coup, que sur la glande H, mais peu à peu de mieux en mieux, selon que leur action est plus forte, & qu'elle dure plus long-temps, ou qu'elle est plus de fois reiterée. Ce qui est cause que ces figures ne s'effacent pas non plus si aisément, mais qu'elles s'y conseruent en telle sorte, que par leur moyen les idées qui ont esté autrefois sur cette glande, s'y peuuent former derechef long-temps apres, sans que la presence des objets ausquels elles se rapportent y soit requise. Et c'est en quoy consiste la Memoire.
Par exemple, quand l'action de l'objet ABC, augmentant l'ouuerture des tuyaux 2, 4, 6, est cause que les esprits entrent dedans en plus grande quantité qu'ils ne feroient pas sans cela, elle est aussi cause que, passans plus outre vers N, ils ont la force de s'y former certains passages qui demeurent ouuerts, encore après que l'action de l'objet ABC a cessé; ou qui du moins, s'ils se referment, laissent vne certaine disposition dans les petits filets dont cette partie du cerueau N est composée, par le moyen de laquelle ils peuuent beaucoup plus aisément estre ouuerts derechef, que s'ils ne l'auoient point encore esté : ainsi que si on passoit plusieurs aiguilles, ou poinçons, au trauers d'vne toile, comme vous voyez en celle qui est marquée A, les petits trous qu'on y feroit demeureroient encore ouuerts, comme vers a & vers b, après que ces aiguilles en seroient ostées; ou s'ils se refermoient, ils laisseroient des traces en cette toile, comme vers c & vers d, qui seroient cause qu'on les pourroit rouurir fort aisément.
Et mesme il faut remarquer que, si on en rouuroit seulement quelques-vns, comme a & b, cela seul pourroit estre cause que les autres, comme c & d, se rouuriroient aussi en mesme temps; principalement s'ils auoient esté ouuerts plusieurs fois tous ensemble, & n'eussent pas coutume de l'estre les vns sans les autres. Ce qui montre comment la souuenance d'vne chose peut estre excitée par celle d'vne autre, qui a esté autrefois imprimée en mesme temps qu'elle en la Memoire. Comme, si ie vois deux yeux auec vn nez, ie m'imagine aussi-tost vn front & vne bouche, & toutes les autres parties d'vn visage, pour ce que ie n'ay pas accoutumé de les voir l'vne sans l'autre; & voyant du feu, ie me ressouuiens de sa chaleur, pour ce que ie l'ay sentie autrefois en le voyant.
Considerez, outre cela, que la glande H est composée d'vne matiere qui est fort molle, & qu'elle n'est pas toute jointe & vnie à la substance du cerueau, mais seulement attachée à de petites arteres (dont les peaux sont assez lasches & pliantes) & soustenuë comme en balance par la force du sang que la chaleur du cœur pousse vers elle; en sorte qu'il faut fort peu de chose pour la determiner à s'incliner & se pancher plus ou moins, tantost d'vn costé tantost d'vn autre, & faire qu'en se panchant, elle dispose les esprits qui sortent d'elle, à prendre leur cours vers certains endroits du cerueau, plutost que vers les autres.
Or il y a deux causes principales, sans conter la force de l'ame, que ie mettray cy-apres, qui la peuuent ainsi faire mouuoir, & qu'il faut icy que ie vous explique.
La premiere est la difference qui se rencontre entre les petites parties des esprits qui sortent d'elle. Car si tous ces esprits estoient exactement d'égale force, & qu'il n'y eust aucune autre cause qui la déterminast à se pancher ny çà ny là, ils couleroient également dans tous ses pores, & la soustiendroient toute droite & immobile au centre de la teste, ainsi qu'elle est representée en la figure 40. Mais comme vn corps attaché seulement à quelques filets, qui seroit soustenu en l'air par la force de la fumée qui sortiroit d'vn fourneau, flotteroit incessamment çà & là, selon que les diuerses parties de cette fumée agiroient contre luy diuersement : ainsi les petites parties de ces esprits, qui souleuent & soustiennent cette glande, estans presque tousjours differentes en quelque chose, ne manquent pas de l'agiter & faire pancher tantost d'vn costé tantost d'vn autre, comme vous la voyez en cette figure 41, où non seulement son centre H est vn peu éloigné du centre du cerueau, marqué o, mais aussi les extremitez des arteres qui la soutiennent, sont courbées en telle sorte, que presque tous les esprits qu'elles luy apportent, prennent leur cours par l'endroit de sa superficie a, b, c, vers les petits tuyaux 2, 4, 6, ouurans par ce moyen ceux de ses pores qui regardent vers là, beaucoup dauantage que les autres.
Or le principal effet qui suit de cecy, consiste en ce que les esprits, sortans ainsi plus particulierement de quelques endroits de la superficie de cette glande, que des autres, peuuent auoir la force de tourner les petits tuyaux de la superficie interieure du cerueau dans lesquels ils se vont rendre, vers les endroits d'où ils sortent, s'ils ne les y trouuent desia tout tournez; & par ce moyen, de faire mouuoir les membres ausquels se rapportent ces tuyaux, vers les lieux ausquels se rapportent ces endroits de la superficie de la glande H. Et notez que l'idée de ce mouuement des membres ne consiste qu'en la façon dont ces esprits sortent pour lors de cette glande, & ainsi que c'est son idée qui le cause.
Comme icy, par exemple, on peut supposer, que ce qui fait que le tuyau 8 se tourne plutost vers le point b, que vers quelqu'autre, c'est seulement que les esprits qui sortent de ce point, tendent auec plus de force vers luy qu'aucuns autres; & que cela mesme donneroit occasion à l'ame, de sentir que le bras se tourne vers l'objet B, si elle estoit desia dans cette Machine, ainsi que ie l'y supposeray cy-après. Car il faut penser que tous les points de la glande vers lesquels ce tuyau 8 peut estre tourné, répondent tellement à tous les lieux vers lesquels le bras marqué 7 le peut estre, que ce qui fait maintenant que ce bras est tourné vers l'objet B, c'est que ce tuyau regarde le point b de la glande. Que si les esprits changeans leur cours tournoient ce tuyau vers quelqu'autre point de la glande, comme vers c, les petits filets 8, 7, qui sortans d'autour de luy se vont rendre dans les muscles de ce bras, changeans par mesme moyen de situation, retreciroient quelques-vns des pores du cerueau qui sont vers D, & en élargiroient quelques autres : ce qui feroit que les esprits, passans de là dans ces muscles d'autre façon qu'ils ne font à present, tourneroient incontinent ce bras vers l'objet C. Comme, reciproquement, si quelqu'autre action que celle des esprits qui entrent par le tuyau 8, tournoit ce mesme bras vers B ou vers C, elle feroit que ce tuyau 8 se tourneroit vers les points de la glande b ou c : en sorte que l'idée de ce mouuement se formeroit aussi en mesme temps, au moins si l'attention n'en estoit point diuertie, c'est à dire, si la glande H n'estoit point empeschée de se pancher vers 8, par quelqu'autre action qui fust plus forte. Et ainsi generalement il faut penser, que chacun des autres petits tuyaux qui sont en la superficie interieure du cerueau, se rapporte à chacun des autres membres; & chacun des autres points de la superficie de la glande H, à chacun des costez vers lesquels ces membres peuuent estre tournez : en sorte que les mouuemens de ces membres, & leurs idées, peuuent estre causez reciproquement l'vn par l'autre.
Et de plus, pour entendre icy par occasion, comment, lors que les deux yeux de cette Machine, & les organes de plusieurs autres de ses sens, sont tournez vers vn mesme objet, il ne s'en forme pas pour cela plusieurs idées dans son cerueau, mais vne seule, il faut penser que c'est tousjours des mesmes points de cette superficie de la glande H que sortent les esprits, qui tendans vers diuers tuyaux peuuent tourner diuers membres vers les mesmes objets : comme icy, que c'est du seul point b que sortent les esprits qui tendans vers les tuyaux 4, 4, & 8, tournent en mesme temps les deux yeux & le bras droit vers l'objet B.
Ce qui vous sera facile à croire, si pour entendre aussi en quoy consiste l'idée de la distance des objets, vous pensez que, selon que cette superficie change de situation, les mesmes de ses points se rapportent à des lieux d'autant plus éloignez du centre du cerueau marqué o, que ces points en sont plus proches, & d'autant plus proches qu'ils en sont plus éloignez. Comme icy, il faut penser que, si le point b estoit vn peu plus retiré en arriere qu'il n'est pas, il se rapporteroit à vn lieu plus éloigné que n'est B; & s'il estoit vn peu plus panché en auant, il se rapporteroit à vn plus proche.
Et cecy sera cause que, lors qu'il y aura vne ame dans cette machine, elle pourra quelquefois sentir diuers objets par l'entremise des mesmes organes, disposez en mesme sorte, & sans qu'il y ait rien du tout qui se change, que la situation de la glande H. Comme icy, par exemple, l'ame pourra sentir ce qui est au point L, par l'entremise des deux mains, qui tiennent les deux bastons NL & OL, pour ce que c'est du point L, de la glande H, que sortent les esprits qui entrent dans les tuyaux 7 & 8, ausquels répondent ses deux mains; au lieu que, si cette glande H estoit vn peu plus en auant qu'elle n'est, en sorte que les points de sa superficie n & o fussent aux lieux marquez i & k, & par consequent que ce fust d'eux, que sortissent les esprits qui vont vers 7 & vers 8, l'ame deuroit sentir ce qui est vers N, & vers O, par l'entremise des mesmes mains, & sans qu'elles fussent en rien changées.
Au reste, il faut remarquer que, lors que la glande H est panchée vers quelque costé, par la seule force des esprits, & sans que l'ame raisonnable, ny les sens exterieurs y contribuent, les idées qui se forment sur sa superficie ne procedent pas seulement des inegalitez, qui se rencontrent entre les petites parties de ces esprits, & qui causent la difference des humeurs, ainsi qu'il a esté dit cy-dessus, mais elles procedent aussi des impressions de la Memoire. Car si la figure de quelque objet particulier est imprimée beaucoup plus distinctement qu'aucune autre à l'endroit du cerueau vers lequel est justement panchée cette glande, les esprits qui tendent vers là ne peuuent manquer d'en receuoir aussi l'impression. Et c'est ainsi que les choses passées reuiennent quelquefois en la pensée, comme par hazard, & sans que la Memoire en soit fort excitée par aucun objet qui touche les sens.
Mais si plusieurs diuerses figures se trouuent tracées en ce mesme endroit du cerueau, presque aussi parfaitement l'vne que l'autre, ainsi qu'il arriue le plus souuent, les esprits receuront quelque chose de l'impression de chacune, & ce, plus ou moins, selon la diuerse rencontre de leurs parties. Et c'est ainsi que se composent les chymeres, & les hypogriffes, en l'imagination de ceux qui réuent estant éueillez, c'est à dire qui laissent errer nonchalamment çà & là leur fantaisie, sans que les objets exterieurs la diuertissent, ny qu'elle soit conduite par leur raison.
Mais l'effet de la Memoire qui me semble icy le plus digne d'estre consideré, consiste en ce que, sans qu'il y ait aucune ame dans cette machine, elle peut naturellement estre disposée à imiter tous les mouuemens que de vrais hommes, ou bien d'autres semblables machines, feront en sa presence.
La seconde cause qui peut determiner les mouuemens de la glande H, est l'action des objets qui touchent les sens. Car il est aisé à entendre, que l'ouuerture des petits tuyaux 2, 4, 6, par exemple, estant élargie par l'action de l'objet ABC, les esprits qui commencent aussitost à couler vers eux, plus librement & plus viste qu'ils ne faisoient, attirent après soy quelque peu cette glande, & font qu'elle se panche, si elle n'en est d'ailleurs empeschée; & changeans la disposition de ses pores, elle commence à conduire beaucoup plus grande quantité d'esprits par a, b, c, vers 2, 4, 6, qu'elle ne faisoit auparauant : ce qui rend l'idée que forment ces esprits d'autant plus parfaite. Et c'est en quoy consiste le premier effet, que ie desire que vous remarquiez.
Le second consiste en ce que, pendant que cette glande est retenuë ainsi panchée vers quelque costé, cela l'empesche de pouuoir si aisément receuoir les idées des objets qui agissent contre les organes des autres sens. Comme icy, par exemple, pendant que presque tous les esprits que produit la glande H, sortent des points a, b, c, il n'en sort pas assez du point d, pour y former l'idée de l'objet D, dont ie suppose que l'action n'est ny si viue, ny si forte, que celle d'ABC. D'où vous voyez comment les idées s'empeschent l'vne l'autre, & d'où vient qu'on ne peut estre fort attentif à plusieurs choses en mesme temps.
Il faut aussi remarquer, que les organes des sens, lors qu'ils commencent à estre touchez par quelque objet plus fort que par les autres, n'estans pas encore autant disposez à en receuoir l'action qu'ils pourroient estre, la presence de cet objet est suffisante pour acheuer de les y disposer entierement. Comme, si l'œil, par exemple, est disposé à regarder vers vn lieu fort éloigné, lors que l'objet ABC, qui est fort proche, commence à se présenter deuant luy, ie dis que l'action de cet objet pourra faire qu'il se disposera tout aussi-tost à le regarder fixement.
Et afin que cecy vous soit plus aisé à entendre, considerez, premierement, la difference qui est entre l'œil, disposé à regarder vn objet éloigné, comme il est en la 50ᵉ figure, & le mesme œil, disposé à en regarder vn plus proche, comme il est en cette 51. qui consiste, non seulement en ce que l'humeur crystalline est vn peu plus voûtée, & les autres parties de l'œil à proportion autrement disposées en cette derniere figure qu'en la precedente, mais aussi en ce que les petits tuyaux 2, 4, 6, y sont inclinez vers vn point plus proche, & que la glande H y est vn peu plus auancée vers eux, & que l'endroit de sa superficie a, b, c, y est à proportion vn peu plus voûté ou courbé : en sorte qu'en l'vne & en l'autre figure, c'est tousjours du point a, que sortent les esprits qui tendent vers le tuyau 2; du point b, que sortent ceux qui tendent vers le tuyau 4; & du point c, que sortent ceux qui tendent vers le tuyau 6.
Considerez aussi que les seuls mouuemens de la glande H, sont suffisans pour changer la situation de ces tuyaux, & en suite toute la disposition du corps de l'œil; ainsi qu'il a tantost esté dit, en general, qu'ils peuuent faire mouuoir tous les membres.
Considerez, apres cela, que ces tuyaux 2, 4, 6, peuuent estre d'autant plus ouuerts par l'action de l'objet ABC, que l'œil est plus disposé à le regarder. Car si les rayons qui tombent sur le point 3 par exemple, viennent tous du point B, comme ils font lors que l'œil regarde fixement vers là, il est euident que leurs actions doiuent tirer plus fort le petit filet 3, 4, que s'ils venoient, partie du point A, partie de B, & partie de C, comme ils font lors que l'œil est vn peu autrement disposé; à cause que pour lors leurs actions, n'estant pas si semblables, ny si vnies, ne peuuent estre du tout si fortes, & s'empeschent mesme souuent l'vne l'autre. Ce qui n'a lieu neantmoins que touchant les objets dont les lineamens ne sont ny trop semblables ny trop confus; comme aussi n'y a-t-il que ceux-là, dont l'œil puisse bien distinguer la distance, & discerner les parties, ainsi que i'ay remarqué en la Dioptrique.
De plus, considerez que la glande H peut beaucoup plus facilement estre meuë, vers le costé vers lequel en se panchant elle disposera l'œil à receuoir plus distinctement qu'il ne fait l'action de l'objet qui agit le plus fort de tous contre luy, que vers ceux où elle pourroit faire le contraire. Comme, par exemple, en cette 50 figure, où l'œil est disposé à regarder vn objet éloigné, il faut bien moins de force pour l'inciter à se pancher vn peu plus en auant qu'elle n'est, que pour faire qu'elle se retire plus en arriere : pource qu'en se retirant elle rendroit l'œil encore moins disposé qu'il n'est pas, à receuoir l'action de l'objet ABC, que l'on suppose estre proche, & agir le plus fort de tous contre luy. Et ainsi elle seroit cause que les petits tuyaux 2, 4, 6, seroient aussi moins ouuerts par cette action, & que les esprits qui sortent des points a, b, c, couleroient aussi moins librement vers ces tuyaux : au lieu qu'en s'auançant, elle feroit, tout au contraire, que l'œil se disposant mieux à receuoir cette action, les petits tuyaux 2, 4, 6, s'ouuriroient dauantage, & en suite, que les esprits qui sortent des points a, b, c, couleroient vers eux plus librement : en sorte mesme que, si-tost que la glande auroit le moins du monde commencé ainsi à se mouuoir, le cours de ces esprits l'emporteroit tout aussi-tost, & ne luy permettroit pas de s'arrester, jusqu'à ce qu'elle fust tout à fait disposée en la façon que vous la voyez en la 51 figure, & que l'œil regardast fixement vers cet objet proche ABC.
Si bien qu'il ne reste plus qu'à vous dire la cause qui peut commencer ainsi à la mouuoir : laquelle n'est autre, ordinairement, que la force de l'objet mesme, qui, agissant contre l'organe de quelque sens, augmente l'ouuerture de quelques-vns des petits tuyaux qui sont en la superficie interieure du cerueau, vers lesquels les esprits commençans aussi-tost à prendre leur cours, attirent auec soy cette glande, & la font incliner vers ce costé là. Mais en cas que ces tuyaux fussent desia d'ailleurs autant ou plus ouuerts que cet objet ne les ouure, il faut penser que les petites parties des esprits qui coulent au trauers de ses pores, estant inegales, la poussent tantost deçà tantost de là, fort promptement, & en moins d'vn clin d'œil, de tous costez, sans la laisser iamais en repos vn seul moment; & que, s'il se rencontre d'abord qu'elles la poussent vers vn costé, vers lequel il ne luy soit pas aisé de s'incliner, leur action, qui n'est pas de soy grandement forte, ne peut presque auoir aucun effet; mais, au contraire, si tost qu'elles la poussent le moins du monde vers le costé vers lequel elle est desia toute portée, elle ne manquera pas de s'incliner vers là aussi-tost, & en suite, de disposer l'organe du sens à receuoir l'action de son objet, le plus parfaitement qu'il est possible, ainsi que ie viens d'expliquer.
Acheuons maintenant de conduire les esprits iusques aux nerfs, & voyons les mouuemens qui en dependent. Si les petits tuyaux de la superficie interieure du cerueau ne sont point du tout plus ouuerts, ny d'autre façon, les vns que les autres, & par consequent que ces esprits n'ayent en eux l'impression d'aucune idée particuliere : ils se répandent indifferemment de tous costez, & passent des pores qui sont vers B, en ceux qui sont vers C, d'où les plus subtiles de leurs parties s'écouleront tout à fait hors du cerueau, par les pores de la petite peau qui l'enueloppe; puis le surplus, prenant son cours vers D, s'ira rendre dans les nerfs & dans les muscles, sans y causer aucun effet particulier, pource qu'il se distribuera en tous également.
Mais s'il y a quelques-vns des tuyaux qui soient plus ou moins ouuerts, ou seulement ouuerts de quelqu'autre façon que leurs voisins, par l'action des objets qui meuuent les sens : les petits filets qui composent la substance du cerueau, estans en suite vn peu plus tendus ou plus lasches les vns que les autres, conduiront les esprits vers certains endroits de sa base, & de là vers certains nerfs, auec plus ou moins de force que vers les autres. Ce qui suffira pour causer diuers mouuemens dans les muscles, suiuant ce qui a esté cy-dessus amplement expliqué.
Or, d'autant que ie veux vous faire conceuoir ces mouuemens semblables à ceux ausquels nous sommes naturellement incitez par les diuerses actions des objets qui meuuent nos sens, ie desire icy que vous consideriez six diuerses sortes de circonstances dont ils peuuent dependre. La premiere est le lieu d'où procede l'action qui ouure quelques-vns des petits tuyaux par où entrent premierement les esprits. La seconde consiste en la force & en toutes les autres qualitez de cette action. La troisiéme, en la disposition des petits filets qui composent la substance du cerueau. La quatriéme, en l'inegale force que peuuent auoir les petites parties des esprits. La cinquiéme, en la diuerse situation des membres exterieurs. Et la sixiéme, en la rencontre de plusieurs actions qui meuuent les sens en mesme temps.
Pour le lieu d'où procede l'action, vous sçauez desia que, si l'objet ABC, par exemple, agissoit contre vn autre sens, que contre celuy de la veuë, il ouuriroit d'autres tuyaux, en la superficie interieure du cerueau, que ceux qui sont marquez 2, 4, 6. Et que, s'il estoit plus prés ou plus loin, ou autrement situé au respect de l'œil qu'il n'est pas, il pourroit bien à la verité ouurir ces mesmes tuyaux, mais qu'il faudroit qu'ils fussent autrement situez qu'ils ne sont, & par consequent qu'ils pussent receuoir des esprits d'autres points de la glande que de ceux qui sont marquez a, b, c, & les conduire vers d'autres endroits que vers ABC, où ils les conduisent maintenant, & ainsi des autres.
Pour les diuerses qualitez de l'action qui ouure ces tuyaux, vous sçauez aussi que, selon qu'elles sont differentes, elle les ouure diuersement; & il faut penser que cela seul est suffisant, pour changer le cours des esprits dans le cerueau. Comme, par exemple, si l'objet ABC est rouge, c'est à dire, s'il agit contre l'œil 1, 3, 5, en la façon que i'ay dit cy-dessus estre requise pour faire sentir la couleur rouge, & qu'auec cela il ait la figure d'vne pomme, ou autre fruit : il faut penser qu'il ouurira les tuyaux 2, 4, 6, d'vne certaine façon particuliere, qui sera cause que les parties du cerueau qui sont vers N, se presseront l'vne contre l'autre, vn peu plus que de coutume; en sorte que les esprits qui entreront par ces tuyaux 2, 4, 6, prendront leur cours d'N par o vers p. Et que, si cet objet ABC estoit d'vne autre couleur, ou d'vne autre figure, ce ne seroit pas justement les petits filets qui sont vers N & vers o, qui détourneroient les esprits qui entrent par 2, 4, 6, mais quelques autres de leurs voisins.
Et si la chaleur du feu A, qui est proche de la main B, n'estoit que mediocre, il faudroit penser que la façon dont elle ouuriroit les tuyaux 7, seroit cause que les parties du cerueau qui sont vers N, se presseroient, & que celles qui sont vers o, s'élargiroient vn peu plus que de coutume; & ainsi, que les esprits qui viennent du tuyau 7, iroient d'N par o vers p. Mais supposant que ce feu brûle la main, il faut penser que son action ouure tant ces tuyaux 7, que les esprits qui entrent dedans, ont la force de passer plus loin en ligne droite, que iusques à N : à sçauoir iusques à O & à R, où poussant deuant eux les parties du cerueau qui se trouuent en leur chemin, ils les pressent en telle sorte, qu'ils sont repoussez & détournez par elles vers S, & ainsi des autres.
Pour la disposition des petits filets qui composent la substance du cerueau, elle est ou acquise, ou naturelle; & pource que l'acquise est dependante de toutes les autres circonstances qui changent le cours des esprits, ie la pourray tantost mieux expliquer. Mais afin que ie vous die en quoy consiste la naturelle, sçachez, que Dieu a tellement disposé ces petits filets en les formant, que les passages qu'il a ajustez parmy eux, peuuent conduire les esprits, qui sont meus par quelque action particuliere, vers tous les nerfs où ils doiuent aller, pour causer les mesmes mouuemens en cette machine, ausquels vne pareille action nous pourroit inciter, suiuant les instincts de nostre nature. En sorte qu'icy, par exemple, où le feu A brûle la main B, & est cause que les esprits qui entrent dans le tuyau 7 tendent vers O, ces esprits trouuent là deux pores ou passages principaux oR, os. L'vn desquels, à sçauoir oR, les conduit en tous les nerfs qui seruent à mouuoir les membres exterieurs, en la façon qui est requise pour euiter la force de cette action : comme en ceux qui retirent la main, ou le bras, ou tout le corps, & en ceux qui tournent la teste & les yeux vers ce feu, afin de voir plus particulierement ce qu'il faut faire pour s'en garder. Et par l'autre os, ils vont en tous ceux qui seruent à causer des émotions interieures, semblables à celles qui suiuent en nous de la douleur : comme en ceux qui resserrent le cœur, qui agitent le foye, & tels autres. Et mesme aussi en ceux qui peuuent causer les mouuemens exterieurs qui la témoignent : comme en ceux qui excitent les larmes, qui rident le front & les joües, & qui disposent la voix à crier. Au lieu que, si la main B, estant fort froide, le feu A la réchauffoit moderément & sans la bruler, il seroit cause que les mesmes esprits, qui entrent par le tuyau 7, iroient se rendre non plus vers O & vers R, mais vers o & vers p, où ils trouueroient derechef des pores, disposez à les conduire en tous les nerfs qui peuuent seruir aux mouuemens conuenables à cette action.
Et remarquez que i'ay particulierement distingué les deux pores oR & os, pour vous aduertir qu'il y a presque tousjours deux sortes de mouuemens qui procedent de chaque action : sçauoir les exterieurs, qui seruent à poursuiure les choses desirables, ou à euiter les nuisibles; & les interieurs, qu'on nomme communement les passions, qui seruent à disposer le cœur & le foye, & tous les autres organes desquels le temperament du sang & en suite celuy des esprits peut dependre, en telle sorte que les esprits qui naissent pour lors, se trouuent propres à causer les mouuemens exterieurs qui doiuent suiure. Car, supposant que les diuerses qualitez de ces esprits sont l'vne des circonstances qui seruent à changer leur cours, ainsi que i'expliqueray tout maintenant, on peut bien penser que si, par exemple, il est question d'euiter quelque mal par la force, & en le surmontant ou le chassant, à quoy incline la passion de la colere, les esprits doiuent estre plus inégalement agitez & plus forts que de coutume; & au contraire que, s'il faut l'euiter, en se cachant, ou le supporter auec patience, à quoy incline la passion de la peur, ils doiuent estre moins abondans & moins forts. Et pour cet effet le cœur se doit resserrer pour lors, comme pour les épargner & reseruer pour le besoin. Et vous pouuez juger des autres passions à proportion.
Quant aux autres mouuemens exterieurs, qui ne seruent point à éuiter le mal ou à suiure le bien, mais seulement à témoigner les passions, comme ceux en quoy consiste le rire ou le pleurer, ils ne se font que par occasion, & pource que les nerfs par où doiuent entrer les esprits pour les causer, ont leur origine tout proche de ceux par où ils entrent pour causer les passions, ainsi que l'Anatomie vous peut apprendre.
Mais ie ne vous ay pas encore fait voir, comment les diuerses qualitez des esprits peuuent auoir la force de changer la determination de leur cours; ce qui arriue principalement lors que d'ailleurs ils ne sont que fort peu ou point du tout determinez. Comme, si les nerfs de l'estomac sont agitez en la façon que i'ay dit cy-dessus qu'ils doiuent estre, pour causer le sentiment de la faim, & que cependant il ne se presente rien à aucun sens, ny à la memoire, qui paroisse propre à estre mangé : les esprits que cette action fera entrer par les tuyaux 8 dans le cerueau, s'iront rendre en vn endroit, où ils trouueront plusieurs pores disposez à les conduire indifferemment en tous les nerfs qui peuuent seruir à la recherche ou à la poursuite de quelqu'objet; en sorte qu'il n'y aura que la seule inegalité de leurs parties, qui puisse estre cause qu'ils prennent leur cours plutost par les vns que par les autres.
Et s'il arriue que les plus fortes de ces parties soient maintenant celles qui tendent à couler vers certains nerfs, puis incontinent apres, que ce soient celles qui tendent vers leurs contraires, cela fera imiter à cette Machine les mouuemens qui se voyent en nous, lors que nous hesitons, & sommes en doute de quelque chose.
Tout de mesme, si l'action du feu A est moyenne entre celles qui peuuent conduire les esprits vers R, & vers p, c'est à dire entre celles qui causent la douleur & le plaisir, il est aisé à entendre que les seules inegalitez qui sont en eux, doiuent suffire pour les determiner à l'vn ou à l'autre : ainsi que souuent vne mesme action, qui nous est agreable lors que nous sommes en bonne humeur, nous peut déplaire lors que nous sommes tristes & chagrins. Et vous pouuez tirer de cecy la raison de tout ce que j'ay dit cy-dessus, touchant les humeurs ou inclinations tant naturelles qu'acquises, qui dependent de la difference des esprits.
Pour la diuerse situation des membres exterieurs, il faut seulement penser qu'elle change les pores qui portent immediatement ces esprits dans les nerfs : en sorte que, par exemple, si lors que le feu A brûle la main B, la teste estoit tournée vers le costé gauche, au lieu qu'elle l'est maintenant vers le droit, les esprits iroient tout de mesme qu'ils font de 7 vers N, puis vers o, & de là vers R & vers s; mais que de R, au lieu d'aller vers x, par où ie suppose qu'ils doiuent passer pour redresser la teste qui est tournée vers la main droite, ils iroient vers z, par où ie suppose qu'ils deuroient entrer pour la redresser, si elle estoit tournée vers la gauche; d'autant que la situation de cette teste, qui est maintenant cause que les petits filets de la substance du cerueau qui sont vers x, sont beaucoup plus lasches & aisez à écarter l'vn de l'autre que ceux qui sont vers z, estant changée, feroit, tout au contraire, que ceux qui sont vers z seroient fort lasches, & ceux qui sont vers x, fort tendus & resserrez.
Ainsi, pour entendre comment vne seule action, sans se changer, peut mouuoir maintenant vn pié de cette Machine, maintenant l'autre, selon qu'il est requis pour faire qu'elle marche : il suffit de penser que les esprits passent par vn seul pore, dont l'extremité est autrement disposée & les conduit en d'autres nerfs, quand c'est le pié gauche qui est le plus auancé, que quand c'est le droit. Et on peut rapporter icy tout ce que i'ay dit cy-dessus de la respiration, & de tels autres mouuemens, qui ne dependent ordinairement d'aucune idée; ie dis ordinairement, car ils en peuuent quelquefois aussi dependre.
Maintenant que ie pense auoir suffisamment expliqué toutes les fonctions de la veille, il ne me reste que fort peu de choses à vous dire touchant le sommeil; car, premierement, il ne faut que jetter les yeux sur cette 50 figure, & voir comment les petits filets D, D, qui se vont rendre dans les nerfs, y sont lasches & pressez, pour entendre comment, lors que cette Machine represente le corps d'vn homme qui dort, les actions des objets exterieurs sont pour la plus-part empeschées de passer jusqu'à son cerueau, pour y estre senties; & les esprits qui sont dans le cerueau, empeschez de passer iusques aux membres exterieurs, pour les mouuoir : qui sont les deux principaux effets du sommeil.
Pour ce qui est des songes, ils dependent en partie de l'inegale force que peuuent auoir les esprits qui sortent de la glande H, & en partie des impressions qui se rencontrent dans la Memoire : en sorte qu'ils ne different en rien de ces idées que j'ay dit cy-dessus se former quelquefois dans l'imagination de ceux qui réuent étant éueillez, si ce n'est en ce que les images qui se forment pendant le sommeil, peuuent estre beaucoup plus distinctes & plus viues, que celles qui se forment pendant la veille. Dont la raison est, qu'vne mesme force peut ouurir dauantage les petits tuyaux, comme 2, 4, 6, & les pores, comme a, b, c, qui seruent à former ces images, lors que les parties du cerueau qui les enuironnent sont lasches & detendues, ainsi que vous le voyez en cette 50 figure, que lors qu'elles sont toutes tendues, ainsi que vous le pouuez voir en celles qui la precedent. Et cette mesme raison montre aussi que, s'il arriue que l'action de quelque objet qui touche les sens, puisse passer jusqu'au cerueau pendant le sommeil, elle n'y formera pas la mesme idée qu'elle feroit pendant la veille, mais quelqu'autre plus remarquable & plus sensible : comme quelquefois, quand nous dormons, si nous sommes piquez par vne mouche, nous songeons qu'on nous donne vn coup d'épée; si nous ne sommes pas du tout assez couuers, nous nous imaginons estre tout nuds; & si nous le sommes quelque peu trop, nous pensons estre accablez d'vne montagne.
Au reste, pendant le sommeil, la substance du cerueau qui est en repos, a le loisir de se nourir & de se refaire, estant humectée par le sang que contiennent les petites venes ou arteres qui paroissent en sa superficie exterieure. En sorte qu'après quelque temps, ses pores estant deuenus plus estroits, les esprits n'ont pas besoin d'auoir tant de force qu'auparauant, pour la pouuoir soutenir toute tenduë : non plus que le vent n'a pas besoin d'estre si fort, pour enfler les voiles d'vn nauire, quand ils sont moüillez, que quand ils sont secs. Et cependant ces esprits se trouuent estre plus forts, d'autant que le sang qui les produit, s'est purifié, en passant & repassant plusieurs fois dans le cœur, ainsi qu'il a esté cy-dessus remarqué. D'où il suit que cette Machine se doit naturellement réueiller de soy-mesme, après qu'elle a dormy assez long-temps. Comme, reciproquement, elle doit aussi se rendormir, après auoir assez long-temps veillé; à cause que, pendant la veille, la substance de son cerueau est dessechée, & ses pores sont élargis peu à peu, par la continuelle action des esprits; & que cependant, venant à manger (ainsi qu'elle fait infailliblement de temps en temps, si elle peut trouuer dequoy, pource que la faim l'y excite) le suc des viandes qui se mêle auec son sang le rend plus grossier, & fait par consequent qu'il produit moins d'esprits.
Ie ne m'arresteray pas à vous dire, comment le bruit & la douleur, & les autres actions qui meuuent auec beaucoup de force les parties interieures de son cerueau, par l'entremise des organes de ses sens; & comment la joye & la colere, & les autres passions qui agitent beaucoup les esprits; & comment la secheresse de l'air, qui rend son sang plus subtil, & choses semblables, la peuuent empescher de dormir. Ny comment, au-contraire, le silence, la tristesse, l'humidité de l'air, & choses semblables, l'y inuitent. Ny comment vne grande perte de sang, le trop ieusner, le trop boire, & autres tels excés, qui ont en soy quelque chose qui augmente, & quelque chose qui diminuë la force de ses esprits, peuuent, selon les diuers temperamens, la faire ou trop veiller, ou trop dormir. Ny comment par l'excés de la veille son cerueau se peut affoiblir, & par l'excés du sommeil s'appesantir, & ainsi deuenir semblable à celuy d'vn homme insensé, ou d'vn stupide; ny vne infinité d'autres telles choses : d'autant qu'elles me semblent pouuoir toutes assez facilement estre deduites de celles que i'ay icy expliquées.
Or auant que ie passe à la description de l'ame raisonnable, ie desire encore que vous fassiez vn peu de reflexion, sur tout ce que ie viens de dire de cette Machine; & que vous consideriez, premierement, que ie n'ay supposé en elle aucuns organes, ny aucuns ressorts, qui ne soient tels, qu'on se peut tres aisément persuader qu'il y en a de tout semblables, tant en nous, que mesme aussi en plusieurs animaux sans raison. Car pour ceux qui peuuent estre clairement apperceus de la veuë, les Anatomistes les y ont desia tous remarquez; & quant à ce que j'ay dit de la façon que les arteres apportent les esprits au dedans de la teste, & de la difference qui est entre la superficie interieure du cerueau & le milieu de sa substance, ils en pourroient aussi voir à l'œil assez d'indices pour n'en pouuoir douter, s'ils y regardent vn peu de prés. Ils ne pourront non plus douter de ces petites portes, ou valvules, que j'ay mises dans les nerfs aux entrées de chaque muscle, s'ils prennent garde que la nature en a formé generalement en tous les endroits de nos corps par où il entre d'ordinaire quelque matiere qui peut tendre à en ressortir : comme aux entrées du cœur, du fiel, de la gorge, des plus larges boyaux, & aux principales diuisions de toutes les venes. Ils ne sçauroient aussi rien imaginer de plus vray-semblable, touchant le cerueau, que de dire qu'il est composé de plusieurs petits filets diuersement entrelacez, veu que toutes les peaux & toutes les chairs paroissent ainsi composées de plusieurs fibres ou filets, & qu'on remarque le mesme en toutes les plantes : en sorte que c'est vne proprieté, qui semble commune à tous les corps qui peuuent croistre & se nourrir par l'vnion & la ionction des petites parties des autres corps. Enfin, pour le reste des choses que i'ai supposées, & qui ne peuuent estre apperceuës par aucun sens, elles sont toutes si simples & si communes, & mesme en si petit nombre, que si vous les comparez auec la diuerse composition, & le merueilleux artifice, qui paroist en la structure des organes qui sont visibles, vous aurez bien plus de sujet de penser, que j'en ay obmis plusieurs qui sont en nous, que non pas que j'en aye supposé aucune qui n'y soit point. Et sçachant que la Nature agit tousjours par les moyens qui sont les plus faciles de tous & les plus simples, vous ne jugerez peut-estre pas qu'il soit possible d'en trouuer de plus semblables à ceux dont elle se sert, que ceux qui sont icy proposez.
Ie desire que vous consideriez, après cela, que toutes les fonctions que j'ay attribuées à cette Machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur & des arteres, la nourriture & la croissance des membres, la respiration, la veille & le sommeil; la reception de la lumiere, des sons, des odeurs, des gousts, de la chaleur, & de telles autres qualitez, dans les organes des sens exterieurs; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun & de l'imagination, la retention ou l'emprainte de ces idées dans la Memoire; les mouuemens interieurs des Appetits & des Passions; & enfin les mouuemens exterieurs de tous les membres, qui suiuent si à propos, tant des actions des objets qui se présentent aux sens, que des passions, & des impressions qui se rencontrent dans la Memoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'vn vray homme : ie desire, dis-ie, que vous consideriez que ces fonctions suiuent toutes naturellement, en cette Machine, de la seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que font les mouuemens d'vne horloge, ou autre automate, de celle de ses contrepoids & de ses roues; en sorte qu'il ne faut point à leur occasion conceuoir en elle aucune autre Ame vegetatiue, ny sensitiue, ny aucun autre principe de mouuement & de vie, que son sang & ses esprits, agitez par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, & qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimez.