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René Descartes

The World, or Treatise on Light

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Internet Archive; independent scan-collated transcription, uvresdedescartes11desc; World: AT XI 3–118, following the 1677 base with 1664 variants preserved separately.
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Charles Adam and Paul Tannery, Œuvres de Descartes XI. Paris: Léopold Cerf, 1909. World: AT XI 3–118, following the 1677 base with 1664 variants preserved separately.
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The unfinished treatise follows the 1677 text printed by Adam and Tannery. Chapter numbers are retained; later marginal subtitles, editorial notes, and editor-added end dots are omitted. Displayed figures are omitted, with all referring prose retained.

All116printed pagesXI3–118 manually read from pinned page images;1677base only;1664variants/editorial apparatus excluded; original spelling retained, long s to s; line wraps and broken words joined; diagrams omitted with exact inventory; referring prose/inline astronomical symbols retained; XI108 printed-order defect retained; 15witnessed chapter numbers retained; editorial/doubtful margin subtitles excluded. Exact witnessed changes and apparatus decisions are preserved in the source manifests.

Chapitre Premier.

Me proposant de traiter icy de la Lumière, la premiere chose dont je veux vous avertir, est, qu'il peut y avoir de la difference entre le sentiment que nous en avons, c'est à dire l'idée qui s'en forme en nostre imagination par l'entremise de nos yeux, & ce qui est dans les objets qui produit en nous ce sentiment, c'est à dire ce qui est dans la flâme ou dans le Soleil, qui s'appelle du nom de Lumière. Car encore que chacun se persuade communément, que les idées que nous avons en nostre pensée sont entièrement semblables aux objets dont elles procèdent, je ne vois point toutesfois de raison, qui nous assure que cela soit; mais je remarque, au contraire, plusieurs expériences qui nous en doivent faire douter.

Vous sçavez bien que les paroles, n'ayant aucune ressemblance avec les choses qu'elles signifient, ne laissent pas de nous les faire concevoir, & souvent mesme sans que nous prenions garde au son des mots, ny à leurs syllabes; en sorte qu'il peut arriver qu'après avoir ouy vn discours, dont nous aurons fort bien compris le sens, nous ne pourrons pas dire en quelle langue il aura esté prononcé. Or, si des mots, qui ne signifient rien que par l'institution des hommes, suffisent pour nous faire concevoir des choses, avec lesquelles ils n'ont aucune ressemblance : pourquoy la Nature ne pourra-t'elle pas aussi avoir estably certain signe, qui nous fasse avoir le sentiment de la Lumière, bien que ce signe n'ait rien en soy, qui soit semblable à ce sentiment? Et n'est-ce pas ainsi qu'elle a estably les ris & les larmes, pour nous faire lire la joye & la tristesse sur le visage des hommes?

Mais vous direz, peut-estre, que nos oreilles ne nous font véritablement sentir que le son des paroles, ny nos yeux que la contenance de celuy qui rit ou qui pleure, & que c'est nostre esprit, qui ayant retenu ce que signifient ces paroles & cette contenance, nous le represente en mesme temps. A cela je pourrois répondre que c'est nostre esprit tout de mesme, qui nous represente l'idée de la Lumière, toutes les fois que l'action qui la signifie touche nostre œil. Mais sans perdre le temps à disputer, j'auray plustost fait d'apporter vn autre exemple.

Pensez-vous, lors mesme que nous ne prenons pas garde à la signification des paroles, & que nous oyons seulement leur son, que l'idée de ce son, qui se forme en nostre pensée, soit quelque chose de semblable à l'objet qui en est la cause? Vn homme ouvre la bouche, remue la langue, pousse son haleine : je ne vois rien, en toutes ces actions, qui ne soit fort différent de l'idée du son, qu'elles nous font imaginer. Et la plupart des Philosophes assurent, que le son n'est autre chose qu'vn certain tremblement d'air, qui vient frapper nos oreilles; en sorte que, si le sens de l'ouïe rapportoit à nostre pensée la vraye image de son objet, il faudroit, au lieu de nous faire concevoir le son, qu'il nous fist concevoir le mouvement des parties de l'air qui tremble pour lors contre nos oreilles. Mais, parce que tout le monde ne voudra peut-estre pas croire ce que disent les Philosophes, j'apporteray encore vn autre exemple.

L'attouchement est celuy de tous nos sens que l'on estime le moins trompeur & le plus assuré; de sorte que, si je vous montre que l'attouchement mesme nous fait concevoir plusieurs idées, qui ne ressemblent en aucune façon aux objets qui les produisent, je ne pense pas que vous deviez trouver estrange, si je dis que la veuë peut faire le semblable. Or il n'y a personne qui ne sçache, que les idées du chatouillement & de la douleur, qui se forment en nostre pensée à l'occasion des corps de dehors qui nous touchent, n'ont aucune ressemblance avec eux. On passe doucement vne plume sur les lèvres d'vn enfant qui s'endort, & il sent qu'on le chatouille : pensez-vous que l'idée du chatouillement, qu'il conçoit, ressemble à quelque chose de ce qui est en cette plume? Vn Gendarme revient d'vne mêlée : pendant la chaleur du combat, il auroit pû estre blessé sans s'en appercevoir; mais maintenant qu'il commence à se refroidir, il sent de la douleur, il croit estre blessé : on appelle vn Chirurgien, on oste ses armes, on le visite, & on trouve enfin que ce qu'il sentoit, n'estoit autre chose qu'vne boucle ou vne courroye qui, s'estant engagée sous ses armes, le pressoit & l'incommodoit. Si son attouchement, en luy faisant sentir cette courroye, en eût imprimé l'image en sa pensée, il n'auroit pas eu besoin d'vn Chirurgien pour l'avertir de ce qu'il sentoit.

Or je ne vois point de raison qui nous oblige à croire, que ce qui est dans les objets d'où nous vient le sentiment de la Lumière, soit plus semblable à ce sentiment, que les actions d'vne plume & d'vne courroye le sont au chatouillement & à la douleur. Et toutesfois je n'ay point apporté ces exemples, pour vous faire croire absolument, que cette Lumière est autre dans les objets que dans nos yeux; mais seulement afin que vous en doutiez, & que, vous gardant d'estre préoccupé du contraire, vous puissiez maintenant mieux examiner avec moy ce qui en est.

Chapitre II.

Je ne connois au monde que deux sortes de corps dans lesquels la Lumière se trouve, à sçavoir les Astres, & la Flâme ou le Feu. Et parce que les Astres sont sans doute plus éloignez de la connoissance des hommes, que n'est le feu ou la flâme, je tâcheray, premièrement, d'expliquer ce que je remarque touchant la Flâme.

Lors qu'elle brûle du bois, ou quelqu'autre semblable matière, nous pouvons voir à l'œil, qu'elle remuë les petites parties de ce bois, & les separe l'vne de l'autre, transformant ainsi les plus subtiles en feu, en air, & en fumée, & laissant les plus grossieres pour les cendres. Qu'vn autre donc imagine, s'il veut, en ce bois, , , & l'Action qui le brûle, comme des choses toutes diverses; pour moy, qui crains de me tromper si j'y suppose quelque chose de plus que ce que je vois necessairement y devoir estre, je me contente d'y concevoir le mouvement de ses parties. Car mettez-y du feu, mettez-y de la chaleur, & faites qu'il brûle, tant qu'il vous plaira : si vous ne supposez point avec cela, qu'il y ait aucune de ses parties qui se remuë, ny qui se détache de ses voisines, je ne me sçaurois imaginer qu'il reçoive aucune altération ny changement. Et au contraire, ostez-en le feu, ostez-en la chaleur, empeschez qu'il ne brûle : pourveu seulement que vous m'accordiez qu'il y a quelque puissance, qui remuë violemment les plus subtiles de ses parties, & qui les separe des plus grossieres, je trouve que cela seul pourra faire en luy tous les mesmes changemens qu'on expérimente quand il brûle.

Or, d'autant qu'il ne me semble pas possible de concevoir qu'vn corps en puisse remuer vn autre, si ce n'est en se remuant aussi soy-mesme, je conclus de cecy, que le corps de la flâme qui agit contre le bois, est composé de petites parties qui se remuent separément l'vne de l'autre, d'vn mouvement tres-prompt & tres-violent, & qui, se remuant en cette sorte, poussent & remuent avec soy les parties des corps qu'elles touchent, & qui ne leur font point trop de resistance. Je dis que ses parties se remuent separément l'vne de l'autre : car encore que souvent elles s'accordent & conspirent plusieurs ensemble pour faire vn mesme effet, nous voyons toutesfois que chacune d'elles agit en son particulier contre les corps qu'elles touchent. Je dis aussi que leur mouvement est tres-prompt & tres-violent : car estant si petites que la veuë ne nous les sçauroit faire distinguer, elles n'auroient pas tant de force qu'elles ont pour agir contre les autres corps, si la promptitude de leur mouvement ne recompensoit le défaut de leur grandeur.

Je n'adjoute point de quel costé chacune se remuë : car si vous considerez que la puissance de se mouvoir, & celle qui détermine de quel costé le mouvement se doit faire, sont deux choses toutes diverses, & qui peuvent estre l'vne sans l'autre (ainsi que j'ay expliqué en ), vous jugerez aisément que chacune se remuë en la façon qui luy est rendue moins difficile par la disposition des corps qui l'environnent; & que, dans la mesme flâme, il peut y avoir des parties qui aillent en haut, & d'autres en bas, tout droit, & en rond, & de tous costez, sans que cela change rien de sa nature. En sorte que, si vous les voyez tendre en haut presque toutes, il ne faut pas penser que ce soit pour autre raison, sinon parce que les autres corps qui les touchent se trouvent presque toujours disposez à leur faire plus de resistance de tous les autres costez.

Mais après avoir reconnu que les parties de la flâme se remuent en cette sorte, & qu'il suffit de concevoir ses mouvemens, pour comprendre comment elle a la puissance de consumer le bois, & de brûler : examinons, je vous prie, si le mesme ne suffiroit point aussi, pour nous faire comprendre, comment elle nous échauffe, & comment elle nous éclaire. Car, si cela se trouve, il ne sera pas necessaire qu'il y ait en elle aucune autre Qualité, & nous pourrons dire que c'est ce mouvement seul qui, selon les differens effets qu'il produit, s'appelle tantost Chaleur, & tantost Lumière.

Or, pour ce qui est de la Chaleur, le sentiment que nous en avons, peut, ce me semble, estre pris pour vne espece de douleur, quand il est violent, & quelquefois pour vne espece de chatouillement, quand il est modéré. Et comme nous avons déjà dit qu'il n'y a rien, hors de nostre pensée, qui soit semblable aux idées que nous concevons du chatouillement & de la douleur : nous pouvons bien croire aussi, qu'il n'y a rien qui soit semblable à celle que nous concevons de la Chaleur; mais que tout ce qui peut remuer diversement les petites parties de nos mains, ou de quelqu'autre endroit de nostre corps, peut exciter en nous ce sentiment. Mesmes plusieurs expériences favorisent cette opinion : car, en se frottant seulement les mains, on les échauffe; & tout autre corps peut aussi estre échauffé sans estre mis auprès du feu, pourveu seulement qu'il soit agité & ébranlé, en telle sorte que plusieurs de ses petites parties se remuent, & puissent remuer avec soy celles de nos mains.

Pour ce qui est de la Lumière, on peut bien aussi concevoir que le mesme mouvement qui est dans la flâme, suffit pour nous la faire sentir. Mais, parce que c'est en cecy que consiste la principale partie de mon dessein, je veux tâcher de l'expliquer bien au long, & reprendre mon discours de plus haut.

Chapitre III.

Je considere qu'il y a vne infinité de divers mouvemens, qui durent perpétuellement dans le Monde. Et après avoir remarqué les plus grands, qui sont les jours, les mois & les années, je prens garde que les vapeurs de la Terre ne cessent point de monter vers les nuées & d'en descendre, que l'air est toujours agité par les vents, que la mer n'est jamais en repos, que les fontaines & les rivières coulent sans cesse, que les plus fermes bâtimens tombent enfin en décadence, que les plantes & les animaux ne font que croître ou se corrompre, bref qu'il n'y a rien, en aucun lieu, qui ne se change. D'où je connois évidemment, que ce n'est pas dans la flâme seule, qu'il y a quantité de petites parties qui ne cessent point de se mouvoir; mais qu'il y en a aussi dans tous les autres corps, encore que leurs actions ne soient pas si violentes, & qu'à cause de leur petitesse elles ne puissent estre apperçeuës par aucun de nos sens.

Je ne m'arreste pas à chercher la cause de leurs mouvemens : car il me suffit de penser, qu'elles ont commencé à se mouvoir, aussi-tost que le Monde a commencé d'estre. Et cela estant, je trouve, par mes raisons, qu'il est impossible que leurs mouvemens cessent jamais, ny mesme qu'ils changent autrement que de sujet. C'est à dire que la vertu ou la puissance de se mouvoir soy-mesme, qui se rencontre dans vn corps, peut bien passer toute ou partie dans vn autre, & ainsi n'estre plus dans le premier, mais qu'elle ne peut pas n'estre plus du tout dans le Monde. Mes raisons, dis-je, me satisfont assez là dessus; mais je n'ay pas encore occasion de vous les dire. Et cependant vous pouvez imaginer, si bon vous semble, ainsi que font la pluspart des Doctes, qu'il y a quelque Premier Mobile, qui, roulant autour du Monde avec vne vîtesse incomprehensible, est l'origine & la source de tous les autres mouvemens qui s'y rencontrent.

Or, en suite de cette consideration, il y a moyen d'expliquer la cause de tous les changemens qui arrivent dans le Monde, & de toutes les varietez qui paroissent sur la Terre; mais je me contenteray icy de parler de celles qui servent à mon sujet.

La difference qui est entre les corps durs & ceux qui sont liquides, est la première que je desire que vous remarquiez; & pour cet effet, pensez que chaque corps peut estre divisé en des parties extrêmement petites. Je ne veux point déterminer si leur nombre est infiny ou non; mais du moins il est certain, qu'à l'égard de nostre connoissance il est indéfiny, & que nous pouvons supposer, qu'il y en a plusieurs millions dans le moindre petit grain de sable qui puisse estre apperceu de nos yeux.

Et remarquez que, si deux de ces petites parties s'entretouchent, sans estre en action pour s'éloigner l'vne de l'autre, il est besoin de quelque force pour les separer, si peu que ce puisse estre : car estant vne fois ainsi posées, elles ne s'aviseroient jamais d'elles-mesmes de se mettre autrement. Remarquez aussi qu'il faut deux fois autant de force pour en separer deux, que pour en separer vne; & mille fois autant, pour en separer mille. De sorte que, s'il en faut separer plusieurs millions tout à la fois, comme il faut peut-estre faire pour rompre vn seul cheveu, ce n'est pas merveille s'il y faut vne force assez .

Au contraire, si deux ou plusieurs de ces petites parties se touchent seulement en passant, & lors qu'elles sont en action pour se mouvoir l'vne d'vn costé, l'autre de l'autre : il est certain qu'il faudra moins de force pour les separer, que si elles estoient tout à fait sans mouvement; & mesme, qu'il n'y en faudra point du tout, si le mouvement avec lequel elles se peuvent separer d'elles-mesmes, est égal ou plus grand que celuy avec lequel on les veut separer.

Or je ne trouve point d'autre difference entre les corps durs & les corps liquides, sinon que les parties des vns peuvent estre separées d'ensemble beaucoup plus aisément que celles des autres. De sorte que, pour composer le corps le plus dur qui puisse estre imaginé, je pense qu'il suffit, si toutes ses parties se touchent, sans qu'il reste d'espace entre deux, ny qu'aucunes d'elles soient en action pour se mouvoir. Car quelle colle ou quel ciment y pourroit-on imaginer, outre cela, pour les mieux faire tenir l'vne à l'autre?

Je pense aussi que c'est assez, pour composer le corps le plus liquide qui se puisse trouver, si toutes ses plus petites parties se remuent le plus diversement l'vne de l'autre & le plus viste qu'il est possible; encore qu'avec cela elles ne laissent pas de se pouvoir toucher l'vne l'autre de tous costez, & se ranger en aussi peu d'espace, que si elles estoient sans mouvement. Enfin je croy que chaque corps approche plus ou moins de ces deux extremitez, selon que ses parties sont plus ou moins en action pour s'éloigner l'vne de l'autre. Et toutes les expériences sur lesquelles je jette les yeux, me confirment en cette opinion.

La flâme, dont j'ay déjà dit que toutes les parties sont perpétuellement agitées, est non seulement liquide, mais aussi elle rend liquide la pluspart des autres corps. Et remarquez que, quand elle fond les métaux, elle n'agit pas avec vne autre puissance que quand elle brûle du bois. Mais, parce que les parties des métaux sont à peu prés toutes égales, elle ne les peut remuer l'vne sans l'autre, & ainsi elle en compose des corps tout liquides : au lieu que les parties du bois sont tellement inégales, qu'elle en peut separer les plus petites & les rendre liquides, c'est à dire les faire voler en fumée, sans agiter ainsi les plus grosses.

Après la flâme, il n'y a rien de plus liquide que l'air, & l'on peut voir à l'œil, que ses parties se remuent separément l'vne de l'autre. Car si vous daignez regarder ces petits corps qu'on nomme communément , & qui paroissent aux rayons du Soleil, vous les verrez, lors mesme qu'il n'y aura point de vent qui les agite, voltiger incessamment çà & là, en mille façons differentes. On peut aussi éprouver le semblable en toutes les liqueurs les plus grossieres, si l'on en mesle de diverses couleurs l'vne parmy l'autre, afin de mieux distinguer leurs mouvemens. Et enfin cela paroist tres-clairement dans les , lors qu'elles remuent & separent les parties de quelque métal.

Mais vous me pourriez demander en cet endroit-cy, pourquoy, si c'est le seul mouvement des parties de la flâme qui fait qu'elle brûle & qu'elle est liquide, le mouvement des parties de l'air, qui le rend aussi extrêmement liquide, ne luy donne-t'il pas tout de mesme la puissance de brûler, mais qu'au contraire, il fait que nos mains ne le peuvent presque sentir? A quoy je répons : qu'il ne faut pas seulement prendre garde à la vitesse du mouvement, mais aussi à la grosseur des parties; & que ce sont les plus petites, qui font les corps les plus liquides, mais que ce sont les plus grosses, qui ont le plus de force pour brûler, & généralement pour agir contre les autres corps.

Remarquez en passant, que je prens icy, & que je prendray toujours cy-aprés, , & qui n'est point en action pour se separer; encore que celles qui ont tant soit peu de grosseur, puissent aisément estre divisées en beaucoup d'autres plus petites : ainsi, vn grain de sable, vne pierre, vn rocher, & toute la Terre mesme pourra cy-aprés estre prise pour vne seule partie, entant que nous n'y considererons qu'vn mouvement tout simple & tout égal.

Or, entre les parties de l'air, s'il y en a de fort grosses en comparaison des autres, comme sont qui s'y voyent, elles se remuent aussi fort lentement; & s'il y en a qui se remuent plus viste, elles sont aussi plus petites. Mais, entre les parties de la flâme, s'il y en a de plus petites que dans l'air, il y en a aussi de plus grosses, ou du moins il y en a vn plus grand nombre d'égales aux plus grosses de celles de l'air, qui avec cela se remuent beaucoup plus viste; & ce ne sont que ces dernières, qui ont la puissance de brûler.

Qu'il y en ait de plus petites, on le peut conjecturer de ce qu'elles pénètrent au travers de plusieurs corps dont les pores sont si étroits, que l'air mesme n'y peut entrer. Qu'il y en ait, ou de plus grosses, ou d'aussi grosses en plus grand nombre, on le voit clairement en ce que l'air seul ne suffit pas pour la nourrir. Qu'elles se remuent plus viste, la violence de leur action nous le fait assez éprouver. Et enfin, que ce soient les plus grosses de ces parties, qui ont la puissance de brûler, & non point les autres, il paroist en ce que la flâme qui sort de l'eau de vie, ou des autres corps fort subtils, ne brûle presque point, & qu'au contraire, celle qui s'engendre dans les corps durs & pesans, est fort ardente.

Chapitre IV.

Mais il faut examiner plus particulièrement pourquoy l'Air, estant vn corps aussi bien que les autres, ne peut pas aussi bien qu'eux estre senty; & par mesme moyen, nous délivrer d'vne erreur dont nous avons tous esté préoccupez dés nostre enfance, lors que nous avons crû qu'il n'y avoit point d'autres corps autour de nous, que ceux qui pouvoient estre sentis; & ainsi que, si l'Air en estoit vn, parce que nous le sentions quelque peu, il ne devoit pas au moins estre si matériel ny si solide, que ceux que nous sentions davantage.

Touchant quoy je desire, premièrement, que vous remarquiez que tous les corps, tant durs que liquides, sont faits d'vne mesme matière, & qu'il est impossible de concevoir que les parties de cette matière composent jamais vn corps plus solide, ny qui occupe moins d'espace, qu'elles font, lors que chacune d'elles est touchée de tous costez par les autres qui l'environnent. D'où il suit, ce me semble, que, s'il peut y avoir du vuide quelque part, ce doit plûtost estre dans les corps durs que dans les liquides : car il est évident que les parties de ceux-cy se peuvent bien plus aisément presser & agencer l'vne contre l'autre, à cause qu'elles se remuent, que ne font pas celles des autres, qui sont sans mouvement.

Si vous mettez, par exemple, de la poudre en quelque vase, vous le secoûez, & frapez contre, pour faire qu'il y en entre davantage; mais si vous y versez quelque liqueur, elle se range incontinent d'elle-mesme en aussi peu de lieu qu'on la peut mettre. Et mesme, si vous considerez sur ce sujet quelques-vnes des expériences dont les Philosophes ont accoutumé de se servir, pour montrer qu'il n'y a point de vuide en la Nature, vous connoistrez aisément que tous ces espaces, que le peuple estime vuides, & où nous ne sentons que de l'air, sont du moins aussi remplis, & remplis de la mesme matière, que ceux où nous sentons les autres corps.

Car dites-moy, je vous prie, quelle apparence y auroit-il que la Nature fist monter les corps les plus pesans, & rompre les plus durs, ainsi qu'on expérimente qu'elle fait en certaines machines, plûtost que de souffrir qu'aucunes de leurs parties cessent de s'entretoucher, ou de toucher à quelques autres corps; & qu'elle permist cependant que les parties de l'Air, qui sont si faciles à plier & à s'agencer de toutes manières, demeurassent les vnes auprès des autres sans s'entretoucher de tous costez, ou bien sans qu'il y eût quelqu'autre corps parmy elles auquel elles touchassent? Pourroit-on bien croire que l'eau qui est dans vn puys dust monter en haut contre son inclination naturelle, afin seulement que le tuyau d'vne pompe soit remply, & penser que l'eau qui est dans les nuës ne dust point descendre, pour achever de remplir les espaces qui sont icy bas, s'il y avoit tant soit peu de vuide entre les parties des corps qu'ils contiennent?

Mais vous me pourriez proposer icy vne difficulté, qui est assez considerable : c'est à sçavoir, que les parties qui composent les corps liquides, ne peuvent pas, ce semble, se remuer incessamment, comme j'ay dit qu'elles font, si ce n'est qu'il se trouve de l'espace vuide parmy elles, au moins dans les lieux d'où elles sortent à mesure qu'elles se remuent. A quoy j'aurois de la peine à répondre, si je n'avois reconnu, par diverses expériences, que tous les mouvemens qui se font au Monde sont en quelque façon circulaires : c'est à dire que, quand vn corps quitte sa place, il entre toujours en celle d'vn autre, & celuy-cy en celle d'vn autre, & ainsi de suitte jusques au dernier, qui occupe au mesme instant le lieu délaissé par le premier; en sorte qu'il ne se trouve pas davantage de vuide parmy eux, lors qu'ils se remuent, que lors qu'ils sont arrestez. Et remarquez icy, qu'il n'est point pour cela necessaire, que toutes les parties des corps qui se remuent ensemble, soient exactement disposées en rond comme vn vray cercle, ny mesme qu'elles soient de pareille grosseur & figure; car ces inégalitez peuvent aisément estre compensées par d'autres inégalitez, qui se trouvent en leur vîtesse.

Or nous ne remarquons pas communément ces mouvemens circulaires, quand les corps se remuent en l'air, parce que nous sommes accoutumez de ne concevoir l'air que comme vn espace vuide. Mais voyez nager des poissons dans le bassin d'vne fontaine : s'ils ne s'approchent point trop prés de la surface de l'eau, ils ne la feront point du tout branler, encore qu'ils passent dessous avec vne tres-grande vîtesse. D'où il paroist manifestement que l'eau qu'ils poussent devant eux, ne pousse pas indifféremment toute l'eau du bassin; mais seulement celle qui peut mieux servir à parfaire le cercle de leur mouvement, & rentrer en la place qu'ils abandonnent. Et cette expérience suffit pour montrer, combien ces mouvemens circulaires sont aisez & familiers à la Nature.

Mais j'en veux maintenant apporter vne autre, pour montrer qu'il ne se fait jamais aucun mouvement, qui ne soit circulaire. Lors que le vin qui est dans vn tonneau, ne coulle point par l'ouverture qui est au bas, à cause que le dessus est tout fermé, c'est parler improprement que de dire, ainsi que l'on fait d'ordinaire, que cela se fait, crainte du vuide. On sçait bien que ce vin n'a point d'esprit pour craindre quelque chose; & quand il en auroit, je ne sçay pour quelle occasion il pourroit appréhender ce vuide, qui n'est en effet qu'vne chimère. Mais il faut dire plûtost, qu'il ne peut sortir de ce tonneau, à cause que dehors tout est aussi plein qu'il peut estre, & que la partie de l'air dont il occuperoit la place s'il descendoit, n'en peut trouver d'autre où se mettre en tout le reste de l'Vnivers, si on ne fait vne ouverture au dessus du tonneau, par laquelle cet air puisse remonter circulairement en sa place.

Au reste, je ne veux pas assurer pour cela qu'il n'y a point du tout de vuide en la Nature : j'aurois peur que mon Discours ne devinst trop long, si j'entreprenois d'expliquer ce qui en est; & les expériences dont j'ay parlé, ne sont point suffisantes pour le prouver, quoy qu'elles le soient assez, pour persuader que les espaces où nous ne sentons rien, sont remplis de la mesme matière, & contiennent autant pour le moins de cette matière, que ceux qui sont occupez par les corps que nous sentons. En sorte que, lors qu'vn vase, par exemple, est plein d'or ou de plomb, il ne contient pas pour cela plus de matière, que lors que nous pensons qu'il soit vuide : ce qui peut sembler bien estrange à plusieurs, dont la raison ne s'estend pas plus loin que les doigts, & qui pensent qu'il n'y ait rien au Monde, que ce qu'ils touchent. Mais quand vous aurez vn peu consideré ce qui fait que nous sentons vn corps, ou que nous ne le sentons pas, je m'assure que vous ne trouverez en cela rien d'incroyable. Car vous connoistrez évidemment que, tant s'en faut que toutes les choses qui sont autour de nous puissent estre senties, qu'au contraire ce sont celles qui y sont le plus ordinairement, qui le peuvent estre le moins, & que celles qui y sont toujours, ne le peuvent estre jamais.

La chaleur de nostre cœur est bien grande, mais nous ne la sentons pas, à cause qu'elle est ordinaire. La pesanteur de nostre corps n'est pas petite, mais elle ne nous incommode point. Nous ne sentons pas mesme celle de nos habits, parce que nous sommes accoûtumez à les porter. Et la raison de cecy est assez claire : car il est certain que nous ne sçaurions sentir aucun corps, s'il n'est cause de quelque changement dans les organes de nos sens, c'est à dire s'il ne remuë en quelque façon les petites parties de la matière dont ces organes sont composez. Ce que peuvent bien faire les objets qui ne se presentent pas toujours, pourveu seulement qu'ils ayent assez de force : car s'ils y corrompent quelque chose, pendant qu'ils agissent, cela se peut reparer après par la Nature, lors qu'ils n'agissent plus. Mais pour ceux qui nous touchent continuellement, s'ils ont jamais eu la puissance de produire quelque changement en nos sens, & de remuer quelques parties de leur matière, ils ont dû, à force de les remuer, les separer entièrement des autres dés le commencement de nostre vie; & ainsi ils n'y peuvent avoir laissé que celles qui resistent tout à fait à leur action, & par le moyen desquelles ils ne peuvent en aucune façon estre sentis. D'où vous voyez que ce n'est pas merveille, qu'il y ait plusieurs espaces autour de nous, où nous ne sentons aucun corps, encore qu'ils n'en contiennent pas moins, que ceux ou nous en sentons le plus.

Mais il ne faut pas penser pour cela, que cet air grossier que nous attirons dans nos poumons en respirant, qui se convertit en vent quand il est agité, qui nous semble dur quand il est enfermé dans vn balon, & qui n'est composé que d'exhalaisons & de fumées, soit aussi solide que l'eau ny que la Terre. Il faut suivre en cecy l'opinion commune des Philosophes, lesquels assurent tous qu'il est plus rare. Et cecy se connoist facilement par expérience : car les parties d'vne goutte d'eau, estant separées l'vne de l'autre par l'agitation de la chaleur, peuvent composer beaucoup plus de cet air, que l'espace où estoit l'eau n'en sçauroit contenir. D'où il suit infailliblement, qu'il y a grande quantité de petits intervales entre les parties dont il est composé; car il n'y a pas moyen de concevoir autrement . Mais parce que ces intervales ne peuvent estre vuides, ainsi que j'ay dit cy-dessus, je conclus de tout cecy, qu'il y a necessairement quelques autres corps, vn ou plusieurs, mêlez parmy cet air, lesquels remplissent, aussi justement qu'il est possible, les petits intervales qu'il laisse entre ses parties. Il ne reste plus maintenant qu'à considerer, quels peuvent estre ces autres corps; & après cela, j'espere qu'il ne sera pas mal-aisé de comprendre, quelle peut estre la nature de la Lumière.

Chapitre V.

Les Philosophes assurent qu'il y a, au dessus des nuées, vn certain Air beaucoup plus subtil que le nostre, & qui n'est pas composé des vapeurs de la Terre comme luy, mais qui fait vn Element à part. Ils disent aussi qu'au dessus de cet air il y a encore vn autre corps, beaucoup plus subtil, qu'ils appellent l'Element du Feu. Ils ajoutent de plus, que ces deux Elemens sont mêlez avec l'Eau & la Terre en la composition de tous les corps inférieurs. Si bien que je ne feray que suivre leur opinion, si je dis que cet Air plus subtil & cet Element du Feu remplissent les intervales qui sont entre les parties de l'air grossier que nous respirons; en sorte que ces corps, entre-lacez l'vn dans l'autre, composent vne masse qui est aussi solide qu'aucun corps le sçauroit estre.

Mais afin que je puisse mieux vous faire entendre ma pensée sur ce sujet, & que vous ne pensiez pas que je veuille vous obliger à croire tout ce que les Philosophes nous disent des Elemens, il faut que je vous les décrive à ma mode.

Je conçoy le premier, qu'on peut nommer , comme vne liqueur, la plus subtile & la plus pénétrante qui soit au Monde. Et en suite de ce qui a esté dit cy-dessus, touchant la nature des corps liquides, je m'imagine que ses parties sont beaucoup plus petites, & se remuent beaucoup plus viste, qu'aucune de celles des autres corps. Ou plûtost, afin de n'estre pas contraint d'admettre aucun vuide en la Nature, je ne luy attribuë point de parties qui ayent aucune grosseur ny figure déterminée; mais je me persuade que l'impetuosité de son mouvement est suffisante pour faire qu'il soit divisé, en toutes façons & en tous sens, par la rencontre des autres corps, & que ses parties changent de figure à tous momens, pour s'accommoder à celle des lieux où elles entrent; en sorte qu'il n'y a jamais de passage si étroit ny d'angle si petit, entre les parties des autres corps, où celles de cet Element ne pénètrent sans aucune difficulté, & qu'elles ne remplissent exactement.

Pour le second, qu'on peut prendre pour , je le conçois bien aussi comme vne liqueur tres-subtile, en le comparant avec le troisiéme; mais pour le comparer avec le premier, il est besoin d'attribuer quelque grosseur & quelque figure à chacune de ses parties, & de les imaginer à peu prés toutes rondes, & jointes ensemble, ainsi que des grains de sable & de poussiere. En sorte qu'elles ne se peuvent si bien agencer, ny tellement presser l'vne contre l'autre, qu'il ne demeure toujours autour d'elles plusieurs petits intervales, dans lesquels il est bien plus aisé au premier Element de se glisser, que non pas à elles de changer de figure tout exprés pour les remplir. Et ainsi je me persuade que ce second Element ne peut estre si pur en aucun endroit du Monde, qu'il n'y ait toujours avec luy quelque peu de la matière du premier.

Après ces deux Elemens, je n'en reçois plus qu', à sçavoir celuy de la Terre, duquel je juge que les parties sont d'autant plus grosses & se remuent d'autant moins viste, à comparaison de celles du second, que font celles-cy à comparaison de celles du premier. Et mesme je croy que c'est assez de le concevoir comme vne ou plusieurs grosses masses, dont les parties n'ont que fort peu ou point du tout de mouvement, qui leur fasse changer de situation à l'égard l'vne de l'autre.

Que si vous trouvez estrange que, pour expliquer ces Elemens, je ne me serve point des , ainsi que font les Philosophes : je vous diray que ces Qualitez me semblent avoir elles-mesmes besoin d'explication; & que, si je ne me trompe, non seulement ces quatre Qualitez, mais aussi toutes les autres, & mesme , peuvent estre expliquées, sans qu'il soit besoin de supposer pour cet effet aucune autre chose en leur matière, que le mouvement, la grosseur, la figure, & l'arrangement de ses parties. En suite dequoy je vous pourray facilement faire entendre, pourquoy je ne reçoy point d'autres Elemens que les trois que j'ay décris; car la difference qui doit estre entre-eux & les autres corps, que les Philosophes appellent mixtes, ou mêlez & composez, consiste en ce que les Formes de ces corps mêlez contiennent toujours en soy quelques Qualitez qui se contrarient & qui se nuisent, ou du moins qui ne tendent point à la conservation l'vne de l'autre; au lieu que les formes des Elemens doivent estre simples, & n'avoir aucunes qualitez qui ne s'accordent ensemble si parfaitement, que chacune tende à la conservation de toutes les autres.

Or je ne sçaurois trouver aucunes formes au monde qui soient telles, excepté les trois que j'ay décrites. Car celle que j'ay attribuée au premier Element, consiste, en ce que ses parties se remuent si extrêmement viste, & sont si petites, qu'il n'y a point d'autres corps capables de les arrester; & qu'outre cela, elles ne requièrent aucune grosseur, ny figure, ny situation déterminées. Celle du second consiste, en ce que ses parties ont vn mouvement & vne grosseur si médiocre, que, s'il se trouve plusieurs causes au Monde qui puissent augmenter leur mouvement & diminuer leur grosseur, il s'en trouve justement autant d'autres qui peuvent faire tout le contraire : en sorte qu'elles demeurent toujours comme en balance en cette mesme médiocrité. Et celle du troisiéme consiste, en ce que ses parties sont si grosses, ou tellement jointes ensemble, qu'elles ont la force de resister toujours aux mouvemens des autres corps.

Examinez, tant qu'il vous plaira, toutes les formes que les divers mouvemens, les diverses figures & grosseurs, & le different arrangement des parties de la matière peuvent donner aux corps mêlez; & je m'assure que vous n'en trouverez aucune, qui n'ait en soy des qualitez qui tendent à faire qu'elle se change, & en se changeant, qu'elle se reduise à quelqu'vne de celles des Elemens.

Comme, par exemple, la flâme, dont la forme demande d'avoir des parties qui se remuent tres-viste, & qui avec cela ayent quelque grosseur, ainsi qu'il a esté dit cy-dessus, ne peut pas estre long-temps sans se corrompre : car, ou la grosseur de ses parties, leur donnant la force d'agir contre les autres corps, sera cause de la diminution de leur mouvement; ou la violence de leur agitation, les faisant rompre en se heurtant contre les corps qu'elles rencontrent, sera cause de la perte de leur grosseur; & ainsi elles pourront peu à peu se reduire à la forme du troisiéme Element, ou à celle du second, & mesme aussi quelques-vnes à celle du premier. Et par là vous pouvez connoistre la difference qui est entre cette flâme, ou le feu commun qui est parmy nous, & que j'ay décrit. Et vous devez sçavoir aussi que les Elemens de l'Air & de la Terre, c'est à dire le second & troisiéme Element, ne sont point semblables non plus à cet air grossier que nous respirons, ny à cette terre sur laquelle nous marchons; mais que, généralement, tous les corps qui paroissent autour de nous, sont mêlez ou composez, & sujets à corruption.

Et toutesfois il ne faut pas pour cela penser que les Elemens n'ayent aucuns lieux dans le monde, qui leur soient particulièrement destinez, & où ils puissent perpétuellement se conserver en leur pureté naturelle. Mais au contraire, puisque chaque partie de la matière tend toujours à se réduire à quelques-vnes de leurs formes, & qu'y estant vne fois réduite elle ne tend jamais à la quitter : quand bien mesme Dieu n'auroit créé au commencement que des corps mêlez, néanmoins, depuis le temps que le monde est, tous ces corps auroient eu le loisir de quitter leurs formes, & de prendre celle des Elemens. De sorte que maintenant il y a grande apparence, que tous les corps qui sont assez grands pour estre contez entre les plus notables parties de l'Vnivers, n'ont chacun la forme que de l'vn des Elemens toute simple; & qu'il ne peut y avoir de corps mêlez ailleurs, que sur les de ces grands corps. Mais là il faut de necessité, qu'il y en ait; car, les Elemens estant de nature fort contraire, il ne se peut faire que deux d'entr'eux s'entretouchent, sans qu'ils agissent contre les l'vn de l'autre, & donnent ainsi à la matière qui y est, les diverses formes de ces corps mêlez.

A propos dequoy, si nous considerons généralement tous les corps dont l'Vnivers est composé, nous n'en trouverons que de trois sortes, qui puissent estre appellez grands, & contez entre ses principales parties : c'est à sçavoir, le Soleil & les Etoiles fixes pour la première, les Cieux pour la seconde, & la Terre avecque les Planètes & les Comètes pour la troisiéme. C'est pourquoy nous avons grande raison de penser que le Soleil & les Etoilles fixes n'ont point d'autre forme que celle du toute pure; les Cieux, celle du second; & la Terre, avec les Planètes & les Comètes, celle du troisiéme.

Je joints les Planètes & les Comètes avec la Terre : car, voyant qu'elles resistent comme elle à la Lumière, & qu'elles font refléchir ses rayons, je n'y trouve point de difference. Je joints aussi le Soleil avec les Etoilles fixes, & leur attribuë vne nature toute contraire à celle de la Terre : car la seule action de leur lumière me fait assez connoistre que leurs corps sont d'vne matière fort subtile & fort agitée.

Pour les Cieux, d'autant qu'ils ne peuvent estre apperceus par nos sens, je pense avoir raison de leur attribuer vne nature moyenne, entre celle des corps lumineux dont nous sentons l'action, & celle des corps durs & pesans dont nous sentons la resistance.

Enfin nous n'appercevons point de corps mêlez en aucun autre lieu que sur la superficie de la Terre; & si nous considerons que tout l'espace qui les contient, sçavoir tout celuy qui est depuis les nuées les plus hautes, jusques aux fosses les plus profondes que l'avarice des hommes ait jamais creusées pour en tirer les métaux, est extrêmement petit à comparaison de la Terre & des immenses étendues du Ciel : nous pourrons facilement nous imaginer, que ces corps mêlez ne sont tous ensemble que comme vne écorce qui s'est engendrée au dessus de la Terre, par l'agitation & le mélange de la matière du Ciel qui l'environne.

Et ainsi nous aurons occasion de penser, que ce n'est pas seulement dans l'Air que nous respirons, mais aussi dans tous les autres corps composez, jusques aux pierres les plus dures & aux métaux les plus pesans, qu'il y a des parties de l'Element de l'Air mêlées avec celles de la Terre, & par consequent aussi des parties de l'Element du Feu, parce qu'il s'en trouve toujours dans les pores de celuy de l'Air.

Mais il faut remarquer, qu'encore qu'il y ait des parties de ces trois Elemens mêlées l'vne avec l'autre en tous ces corps, il n'y a toutefois, à proprement parler, que celles qui, à cause de leur grosseur ou de la difficulté qu'elles ont à se mouvoir, peuvent estre rapportées au troisiéme, qui composent tous ceux que nous voyons autour de nous : car les parties des deux autres Elemens sont si subtiles, qu'elles ne peuvent estre apperceuës par nos sens. Et l'on peut se representer tous ces corps ainsi que des éponges, dans lesquelles, encore qu'il y ait quantité de pores ou petits trous, qui sont toujours pleins d'air ou d'eau, ou de quelqu'autre semblable liqueur, on ne juge pas toutefois que ces liqueurs entrent en la composition de l'éponge.

Il me reste icy encore beaucoup d'autres choses à expliquer, & je serois mesme bien aise d'y adjouter quelques raisons pour rendre mes opinions plus vray-semblables. Mais afin que la longueur de ce discours vous soit moins ennuyeuse, j'en veux envelopper vne partie dans l'invention d'vne Fable, au travers de laquelle j'espere que la vérité ne laissera pas de paroistre suffisamment, & qu'elle ne sera pas moins agréable à voir, que si je l'exposois toute nuë.

Chapitre VI.

Permettez donc pour vn peu de temps à vostre pensée de sortir hors de ce Monde, pour en venir voir vn autre tout nouveau, que je feray naistre en sa presence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis; & ils doivent bien en estre crûs, puisque ce sont eux-mesmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empesche & ne nous embarasse point, ne tâchons pas d'aller jusques au bout : entrons-y seulement si avant, que nous puissions perdre de veuë toutes les créatures que Dieu fist il y a cinq ou six mille ans; & après nous estre arrestez là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière, que, de quelque costé que nostre imagination se puisse estendre, elle n'y apperçoive plus aucun lieu qui soit vuide.

Bien que la mer ne soit pas infinie, ceux qui sont au milieu sur quelque vaisseau, peuvent étendre leur veuë, ce semble, à l'infiny; & toutesfois il y a encore de l'eau au delà de ce qu'ils voyent. Ainsi, encore que nostre imagination semble se pouvoir estendre à l'infiny, & que cette nouvelle matière ne soit pas supposée estre infinie : nous pouvons bien toutesfois supposer, qu'elle remplit des espaces beaucoup plus grands que tous ceux que nous aurons imaginé. Et mesme, afin qu'il n'y ait rien en tout cecy, où vous puissiez trouver à redire, ne permettons pas à nostre imagination de s'estendre si loin qu'elle pourroit; mais retenons-la tout à dessein dans vn espace déterminé, qui ne soit pas plus grand, par exemple, que la distance qui est depuis la Terre jusques aux principales étoiles du Firmament; & supposons que la matière que Dieu aura créée, s'estend bien loin au delà de tous costez, jusques à vne distance indéfinie. Car il y a bien plus d'apparence, & nous avons bien mieux le pouvoir, de prescrire des bornes à l'action de nostre pensée, que non pas aux œuvres de Dieu.

Or puisque nous prenons la liberté de feindre cette matière à nostre fantaisie, attribuons luy, s'il vous plaist, vne nature en laquelle il n'y ait rien du tout que chacun ne puisse connoistre aussi parfaitement qu'il est possible. Et pour cet effet, supposons expressément qu'elle n'a point la forme de la Terre, ny du Feu, ny de l'Air, ny aucune autre plus particulière, comme du bois, d'vne pierre, ou d'vn métal, non plus que les qualitez d'estre chaude ou froide, séche ou humide, legere ou pesante, ou d'avoir quelque goût, ou odeur, ou son, ou couleur, ou lumière, ou autre semblable, en la nature de laquelle on puisse dire qu'il y ait quelque chose qui ne soit pas évidemment connu de tout le monde.

Et ne pensons pas aussi d'autre costé qu'elle soit cette , qu'on a si bien dépoüillée de toutes ses Formes & Qualitez, qu'il n'y est rien demeuré de reste, qui puisse estre clairement entendu. Mais concevons-la comme vn vray corps, parfaitement solide, qui remplit également toutes les longueurs, largeurs, & profondeurs, de ce grand espace au milieu duquel nous avons arresté nostre pensée; en sorte que chacune de ses parties occupe toujours vne partie de cet espace, tellement proportionnée à sa grandeur, qu'elle n'en sçauroit remplir vne plus grande, ny se resserrer en vne moindre, ny souffrir que, pendant qu'elle y demeure, quelqu'autre y trouve place.

Adjoûtons à cela, que cette matière peut estre divisée en toutes les parties & selon toutes les figures que nous pouvons imaginer; & que chacune de ses parties est capable de recevoir en soy tous les mouvemens que nous pouvons aussi concevoir. Et supposons de plus, que Dieu la divise véritablement en plusieurs telles parties, les vnes plus grosses, les autres plus petites; les vnes d'vne figure, les autres d'vne autre, telles qu'il nous plaira de les feindre. Non pas qu'il les separe pour cela l'vne de l'autre, en sorte qu'il y ait quelque vuide entre deux : mais pensons que toute la distinction qu'il y met, consiste dans la diversité des mouvemens qu'il leur donne, faisant que, dés le premier instant qu'elles sont créées, les vnes commencent à se mouvoir d'vn costé, les autres d'vn autre; les vnes plus viste, les autres plus lentement (ou mesme, si vous voulez, point du tout), & qu'elles continuent par après leur mouvement suivant les loix ordinaires de la Nature. Car Dieu a si merveilleusement estably ces Loix, qu'encore que nous supposions qu'il ne crée rien de plus que ce que j'ay dit, & mesme qu'il ne mette en cecy aucun ordre ny proportion, mais qu'il en compose vn Cahos, le plus confus & le plus embroüillé que les Poètes puissent décrire : elles sont suffisantes pour faire que les parties de ce Cahos se démêlent d'elles-mesmes, & se disposent en si bon ordre, qu'elles auront la forme d'vn Monde tres-parfait, & dans lequel on pourra voir non seulement de la Lumière, mais aussi toutes les autres choses, tant générales que particulières, qui paroissent dans ce vray Monde.

Mais avant que j'explique cecy plus au long, arrestez-vous encore vn peu à considerer ce Cahos, & remarquez qu'il ne contient aucune chose, qui ne vous soit si parfaitement connuë, que vous ne sçauriez pas mesme feindre de l'ignorer. Car, pour les qualitez que j'y ay mises, si vous y avez pris garde, je les ay seulement supposées telles que vous les pouviez imaginer. Et pour la matière dont je l'ay composé, il n'y a rien de plus simple, ny de plus facile à connoistre dans les créatures inanimées; & son idée est tellement comprise en toutes celles que nostre imagination peut former, qu'il faut necessairement que vous la conceviez, ou que vous n'imaginiez jamais aucune chose.

Toutesfois, parce que les Philosophes sont si subtils, qu'ils sçavent trouver des difficultez dans les choses qui semblent extrêmement claires aux autres hommes; & que le souvenir de leur , qu'ils sçavent estre assez mal-aisée à concevoir, les pourroit divertir de la connoissance de celle dont je parle : il faut que je leur dise en cet endroit, que, si je ne me trompe, toute la difficulté qu'ils éprouvent en la leur, ne vient que de ce qu'ils la veulent distinguer de sa propre quantité & de , c'est à dire de la propriété qu'elle a d'occuper de l'espace. En quoy toutesfois je veux bien qu'ils croyent avoir raison, car je n'ay pas dessein de m'arrester à les contredire. Mais ils ne doivent pas aussi trouver estrange, si je supose que la quantité de la matière que j'ay décrite, ne diffère non plus de sa substance, que le nombre fait des choses nombrées; & si je conçois son estenduë, ou la propriété qu'elle a d'occuper de l'espace, non point comme , mais comme sa vraye Forme & : car ils ne sçauroient nier qu'elle ne soit tres-facile à concevoir en cette sorte. Et mon dessein n'est pas d'expliquer, comme eux, les choses qui sont en effet dans le vray monde; mais seulement d'en feindre vn à plaisir, dans lequel il n'y ait rien que les plus grossiers esprits ne soient capables de concevoir, & qui puisse toutefois estre créé tout de mesme que je l'auray feint.

Si j'y mettois la moindre chose qui fût obscure, il se pourroit faire que, parmy cette obscurité, il y auroit quelque répugnance cachée, dont je ne me serois pas apperceu, & ainsi que, sans y penser, je supposerois vne chose impossible; au lieu que, pouvant distinctement imaginer tout ce que j'y mets, il est certain qu'encore qu'il n'y eust rien de tel dans l'ancien monde, Dieu le peut toutesfois créer dans vn nouveau : car il est certain qu'il peut créer toutes les choses que nous pouvons imaginer.

Chapitre VII.

Mais je ne veux pas différer plus long-temps à vous dire, par quel moyen la Nature seule pourra démêler la confusion du Cahos dont j'ay parlé, & quelles sont les Loix que Dieu luy a imposées.

Sçachez donc, premièrement, que je n'entens point icy quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire; mais que je me sers de ce mot, pour signifier la Matière mesme, entant que je la considere avec toutes les qualitez que je luy ay attribuées, comprises toutes ensemble, & sous cette condition que Dieu continuë de la conserver en la mesme façon qu'il l'a créée. Car de cela seul, qu'il continuë ainsi de la conserver, il suit, de necessité, qu'il doit y avoir plusieurs changemens en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, estre proprement attribuez à l'action de Dieu, parce qu'elle ne change point, je les attribuë à la Nature; & les règles suivant lesquelles se font ces changemens, je les nomme les Loix de la Nature.

Pour mieux entendre cecy, souvenez-vous qu'entre les qualitez de la matière, nous avons supposé que ses parties avoient eu divers mouvemens dés le commencement qu'elles ont esté créées; & outre cela, qu'elles s'entretouchoient toutes de tous costez, sans qu'il y eût aucun vuide entre-deux. D'où il suit, de necessité, que dés-lors, en commençant à se mouvoir, elles ont commencé aussi à changer & diversifier leurs mouvemens par la rencontre l'vne de l'autre; & ainsi que, si Dieu les conserve par après en la mesme façon qu'il les a créées, il ne les conserve pas au mesme estat : c'est à dire que, Dieu agissant toujours de mesme, & par consequent produisant toujours le mesme effet en substance, il se trouve, comme par accident, plusieurs diversitez en cet effet. Et il est facile à croire que Dieu, qui, comme chacun doit sçavoir, est immuable, agit toujours de mesme façon. Mais, sans m'engager plus avant dans ces considerations Metaphysiques, je mettray icy deux ou trois des principales règles, suivant lesquelles il faut penser que Dieu fait agir la Nature de ce nouveau Monde, & qui suffiront, comme je croy, pour vous faire connoistre toutes les autres.

La première est : Que chaque partie de la matière, en particulier, continuë toujours d'estre en vn mesme estat, pendant que la rencontre des autres ne la contraint point de le changer. C'est à dire que : si elle a quelque grosseur, elle ne deviendra jamais plus petite, sinon que les autres la divisent; si elle est ronde ou quarrée, elle ne changera jamais cette figure, sans que les autres l'y contraignent; si elle est arrestée en quelque lieu, elle n'en partira jamais, que les autres ne l'en chassent; & si elle a vne fois commencé à se mouvoir, elle continuëra toujours avec vne égale force, jusques à ce que les autres l'arrestent ou la retardent.

Il n'y a personne qui ne croye que cette mesme Règle s'observe dans l'ancien Monde, touchant la grosseur, la figure, le repos, & mille autres choses semblables; mais les Philosophes en ont excepté le Mouvement, qui est pourtant la chose que je desire le plus expressément y comprendre. Et ne pensez pas pour cela que j'aye dessein de les contredire : le mouvement dont ils parlent, est si fort différent de celuy que j'y conçoy, qu'il se peut aisément faire, que ce qui est vray de l'vn, ne le soit pas de l'autre.

Ils avoüent eux-mesmes que la nature du leur est fort peu connuë; & pour la rendre en quelque façon intelligible, ils ne l'ont encore sceu expliquer plus clairement qu'en ces termes : Motus est actus entis in potentia, prout in potentia est, lesquels sont pour moy si obscurs, que je suis contraint de les laisser icy en leur langue, parce que je ne les sçaurois interpréter. (Et en effet ces mots : le mouvement est l'acte d'vn , entant qu'il est en puissance, ne sont pas plus clairs, pour estre François.) Mais, au contraire, la nature du mouvement duquel j'entens icy parler, est si facile à connoistre, que les Géomètres mesmes, qui entre tous les hommes se sont le plus estudié à concevoir bien distinctement les choses qu'ils ont considerées, l'ont jugée plus simple & plus intelligible que celle de leurs , & de leurs lignes : ainsi qu'il paroist, en ce qu'ils ont expliqué la ligne par le mouvement d'vn point, & la superficie par celuy d'vne ligne.

Les Philosophes supposent aussi plusieurs mouvemens, qu'ils pensent pouvoir estre faits sans qu'aucun corps change de place, comme ceux qu'ils appellent, Motus ad formam, motus ad calorem, motus ad quantitatem (mouvement à la forme, mouvement à la chaleur, mouvement à la quantité), & mille autres. Et moy, je n'en connois aucun, que celuy qui est plus aisé à concevoir que les lignes des Géomètres : qui fait que les corps passent d'vn lieu en vn autre, & occupent successivement tous les espaces qui sont entre-deux.

Outre cela, ils attribuent au moindre de ces mouvemens vn estre beaucoup plus solide & plus véritable qu'ils ne font au repos, lequel ils disent n'en estre que . Et moy, je conçois que le repos est aussi bien vne qualité, qui doit estre attribuée à la matière, pendant qu'elle demeure en vne place, comme le mouvement en est vne qui luy est attribuée, pendant qu'elle en change.

Enfin le mouvement dont ils parlent, est d'vne nature si estrange, qu'au lieu que toutes les autres choses ont pour fin leur perfection, & ne tâchent qu'à se conserver, il n'a point d'autre fin ny d'autre but que le repos; &, contre toutes les Loix de la Nature, il tâche soy-mesme à se détruire. Mais, au contraire, celuy que je suppose, suit les mesmes Loix de la Nature, que font généralement toutes les dispositions & toutes les qualitez qui se trouvent en la matière : aussi bien celles que les Doctes appellent, Modos & entia rationis cum fundamento in re (des modes & des estres de raison avec fondement dans la chose), comme , dans lesquelles je confesse ingénument ne trouver pas plus de realité que dans les autres.

Je suppose pour seconde Règle : Que, quand vn corps en pousse vn autre, il ne sçauroit luy donner aucun mouvement, qu'il n'en perde en mesme temps autant du sien; ny luy en oster, que le sien ne s'augmente d'autant. Cette Règle, jointe avec la précédente, se rapporte fort bien à toutes les expériences, dans lesquelles nous voyons qu'vn corps commence ou cesse de se mouvoir, parce qu'il est poussé ou arresté par quelque autre. Car, ayant supposé la précédente, nous sommes exempts de la peine où se trouvent les Doctes, quand ils veulent rendre raison de ce qu'vne pierre continuë de se mouvoir quelque temps après estre hors de la main de celuy qui l'a jettée : car on nous doit plustost demander, pourquoy elle ne continuë pas toujours de se mouvoir? Mais la raison est facile à rendre. Car qui est-ce qui peut nie que l'air, dans lequel elle se remuë, ne luy fasse quelque resistance? On l'entend siffler, lors qu'elle le divise; & si l'on remuë dedans vn évantail, ou quelque autre corps fort leger & fort estendu, on pourra mesme sentir, au pois de la main, qu'il en empesche le mouvement, bien loin de le continüer, ainsi que quelques-vns ont voulu dire. Mais si l'on manque d'expliquer l'effet de sa resistance suivant nostre seconde Règle, & que l'on pense que, plus vn corps peut resister, plus il soit capable d'arrester le mouvement des autres, ainsi que peut-estre d'abord on se pourroit persuader : on aura derechef bien de la peine à rendre raison, pourquoy le mouvement de cette pierre s'amortit plustost en rencontrant vn corps mol, & dont la resistance est mediocre, qu'il ne fait, lors qu'elle en rencontre vn plus dur, & qui luy resiste davantage? comme aussi pourquoy, si-tost qu'elle a fait vn peu d'effort contre ce dernier, elle retourne incontinent comme sur ses pas, plustost que de s'arrester ny d'interrompre son mouvement pour son sujet? Au lieu que, supposant cette Règle, il n'y a point du tout en cecy de difficulté : car elle nous apprend que le mouvement d'vn corps n'est pas retardé par la rencontre d'vn autre à proportion de ce que celuy-cy luy resiste, mais seulement à proportion de ce que sa resistance en est surmontée, & qu'en luy obeïssant, il reçoit en soy la force de se mouvoir que l'autre quitte.

Or, encore qu'en la pluspart des mouvemens que nous voyons dans le vray Monde, nous ne puissions pas appercevoir que les corps qui commencent ou cessent de se mouvoir, soient poussez ou arrestez par quelques autres : nous n'avons pas pour cela occasion de juger, que ces deux Règles n'y soient pas exactement observées. Car il est certain que ces corps peuvent souvent recevoir leur agitation des deux Elemens de l'Air & du Feu, qui se trouvent toujours parmy eux, sans y pouvoir estre sentis, ainsi qu'il a tantost esté dit, ou mesme de l'Air plus grossier, qui ne peut non plus estre senty; & qu'ils peuvent la transférer, tantost à cet Air plus grossier, & tantost à toute la masse de la Terre, en laquelle estant dispersée, elle ne peut aussi estre apperceuë.

Mais encore que tout ce que nos sens ont jamais expérimenté dans le vray Monde, semblât manifestement estre contraire à ce qui est contenu dans ces deux Règles, la raison qui me les a enseignées, me semble si forte, que je ne laisserois pas de croire estre obligé de les supposer dans le nouveau que je vous décris. Car quel fondement plus ferme & plus solide pourroit-on trouver, pour establir vne vérité, encore qu'on le voulût choisir à souhait, que de prendre la fermeté mesme & l'immutabilité qui est en Dieu?

Or est-il que ces deux Règles suivent manifestement de cela seul, que Dieu est immuable, & qu'agissant toujours en mesme sorte, il produit toujours le mesme effet. Car, supposant qu'il a mis certaine quantité de mouvemens dans toute la matière en general, dés le premier instant qu'il l'a créée, il faut avoüer qu'il y en conserve toujours autant, ou ne pas croire qu'il agisse toujours en mesme sorte. Et supposant avec cela que dés ce premier instant les diverses parties de la matière, en qui ces mouvemens se sont trouvez inégalement dispersez, ont commencé à les retenir, ou à les transférer de l'vne à l'autre, selon qu'elles en ont pû avoir la force, il faut necessairement penser, qu'il leur fait toujours continuer la mesme chose. Et c'est ce que contiennent ces deux Règles.

J'ajouteray pour la troisiéme : Que, lors qu'vn corps se meut, encore que son mouvement se fasse le plus souvent en ligne courbe, & qu'il ne s'en puisse jamais faire aucun, qui ne soit en quelque façon circulaire, ainsi qu'il a esté dit cy-dessus, toutesfois chacune de ses parties en particulier tend toujours à continuer le sien en ligne droite. Et ainsi leur action, c'est à dire l'inclination qu'elles ont à se mouvoir, est différente de leur mouvement.

Par exemple, si l'on fait tourner vne rouë sur son essieu, encore que toutes ses parties aillent en rond, parce qu'estant jointes l'vne à l'autre elles ne sçauroient aller autrement : toutesfois leur inclination est d'aller droit, ainsi qu'il paroist clairement, si par hazard quelqu'vne se détache des autres; car aussi-tost qu'elle est en liberté, son mouvement cesse d'estre circulaire, & se continuë en ligne droite.

De mesme, quand on fait tourner vne pierre dans vne fronde, non seulement elle va tout droit aussi-tost qu'elle en est sortie; mais de plus, pendant tout le temps qu'elle y est, elle presse le milieu de la fronde, & fait tendre la corde : montrant évidemment par là, qu'elle a toujours inclination d'aller en droite ligne, & qu'elle ne va en rond que par contrainte.

Cette Règle est appuyée sur le mesme fondement que les deux autres, & ne dépend que de ce que Dieu conserve chaque chose par vne action continuë, & par consequent, qu'il ne la conserve point telle qu'elle peut avoir esté quelque temps auparavant, mais précisément telle qu'elle est au mesme instant qu'il la conserve. Or est-il que, de tous les mouvemens, il n'y a que le droit, qui soit entièrement simple, & dont toute la nature soit comprise en vn instant. Car, pour le concevoir, il suffit de penser qu'vn corps est en action pour se mouvoir vers vn certain costé, ce qui se trouve en chacun des instans qui peuvent estre déterminez pendant le temps qu'il se meut. Au lieu que, pour concevoir le mouvement circulaire, ou quelqu'autre que ce puisse estre, il faut au moins considerer deux de ses instans, ou plustost deux de ses parties, & le rapport qui est entr'elles.

Mais afin que les Philosophes, ou plustost les Sophistes, ne prennent pas icy occasion d'exercer leurs subtilitez superfluës, remarquez que je ne dis pas, pour cela, que le mouvement droit se puisse faire en vn instant; mais seulement, que tout ce qui est requis pour le produire, se trouve dans les corps en chaque instant qui puisse estre déterminé pendant qu'ils se meuvent, & non pas tout ce qui est requis pour produire le circulaire.

Comme, par exemple, si vne pierre se meut dans vne fronde, suivant le cercle marqué AB, & que vous la consideriez précisément telle qu'elle est à l'instant qu'elle arrive au point A, vous trouvez bien qu'elle est en action pour se mouvoir, car elle ne s'y arreste pas, & pour se mouvoir vers vn certain costé, à sçavoir vers C, car c'est vers là que son action est déterminée en cet instant; mais vous n'y sçauriez rien trouver, qui fasse que son mouvement soit circulaire. Si bien que, supposant qu'elle commence pour lors à sortir de la fronde, & que Dieu continuë de la conserver telle qu'elle est en ce moment, il est certain qu'il ne la conservera point avec l'inclination d'aller circulairement suivant la ligne AB, mais avec celle d'aller tout droit vers le point C.

Donc suivant cette Règle, il faut dire que Dieu seul est l'Autheur de tous les mouvemens qui sont au monde, entant qu'ils sont, & entant qu'ils sont droits; mais que ce sont les diverses dispositions de la matière, qui les rendent irreguliers & courbez. Ainsi que les Théologiens nous apprennent, que Dieu est aussi l'Autheur de toutes nos actions, entant qu'elles sont, & entant qu'elles ont quelque bonté; mais que ce sont les diverses dispositions de nos volontez, qui les peuvent rendre vicieuses.

Je pourrois mettre encore icy plusieurs regles, pour déterminer, en particulier, quand, & comment, & de combien, le mouvement de chaque corps peut estre détourné, & augmenté ou diminué, par la rencontre des autres; ce qui comprend sommairement tous les effets de la Nature. Mais je me contenteray de vous avertir, qu'outre les trois loix que j'ay expliquées, je n'en veux point supposer d'autres, que celles qui suivent infailliblement de ces veritez eternelles, sur qui les Mathématiciens ont accoûtumé d'appuyer leurs plus certaines & plus évidentes demonstrations : ces veritez, dis-je, suivant lesquelles Dieu-mesme nous a enseigné qu'il avoit disposé toutes choses en nombre, en pois, & en mesure; & dont la connoissance est si naturelle à nos ames, que nous ne sçaurions ne les pas juger infaillibles, lors que nous les concevons distinctement; ny douter que, si Dieu avoit créé plusieurs Mondes, elles ne fussent en tous aussi véritables qu'en celuy-cy. De sorte que ceux qui sçauront suffisamment examiner les consequences de ces veritez & de nos règles, pourront connoistre les effets par leurs causes; &, pour m'expliquer en termes de l'Ecole, pourront avoir des , de tout ce qui peut estre produit en ce nouveau Monde.

Et afin qu'il n'y ait point d'exception qui en empesche, nous adjouterons, s'il vous plaist, à nos suppositions, que Dieu n'y fera jamais aucun miracle, & que les Intelligences, ou les Ames raisonnables, que nous y pourrons supposer cy-aprés, n'y troubleront en aucune façon le cours ordinaire de la Nature.

Ensuite dequoy, neantmoins, je ne vous promets pas de mettre icy des demonstrations exactes de toutes les choses que je diray; ce sera assez que je vous ouvre le chemin, par lequel vous les pourrez trouver de vous-mesme, quand vous prendrez la peine de les chercher. La pluspart des esprits se dégoûtent, lors qu'on leur rend les choses trop faciles. Et pour faire icy vn Tableau qui vous agrée, il est besoin que j'y employe de l'ombre aussi bien que des couleurs claires. Si bien que je me contenteray de poursuivre la description que j'ay commencée, comme n'ayant autre dessein que de vous raconter vne Fable.

Chapitre VIII.

Quelque inégalité & confusion que nous puissions supposer que Dieu ait mise au commencement entre les parties de la Matière, il faut, suivant les loix qu'il a imposées à la Nature, que par après elles se soient réduites presque toutes à vne grosseur & à vn mouvement mediocre, & ainsi, qu'elles ayent pris la forme du , telle que je l'ay cy-dessus expliquée.

Car pour considerer cette Matière en l'estat qu'elle auroit pû estre avant que Dieu eût commencé de la mouvoir, on la doit imaginer comme le corps le plus dur & le plus solide qui soit au monde. Et comme on ne sçauroit pousser aucune partie d'vn tel corps, sans pousser aussi ou tirer, par mesme moyen, toutes les autres : ainsi faut-il penser, que l'action ou la force de se mouvoir & de se diviser, qui aura esté mise d'abord en quelques-vnes de ses parties, s'est épanduë & distribuée en toutes les autres au mesme instant, aussi également qu'il se pouvoit.

Il est vray que cette égalité n'a pû totalement estre parfaite. Car, premièrement, à cause qu'il n'y a point du tout de vuide en ce nouveau Monde, il a esté impossible que toutes les parties de la Matière se soient muës en ligne droite; mais estant égales à peu prés, & pouvant presque aussi facilement estre détournées les vnes que les autres, elles ont dû s'accorder toutes ensemble à quelques mouvemens circulaires. Et toutesfois, à cause que nous supposons que Dieu les a muës d'abord diversement, nous ne devons pas penser qu'elles se soient toutes accordées à tourner autour d'vn seul centre, mais autour de plusieurs differens, & que nous pouvons imaginer diversement situez les vns à l'égard des autres.

Ensuite dequoy, l'on peut conclure qu'elles ont dû naturellement estre moins agitées, ou plus petites, ou l'vn & l'autre ensemble, vers les lieux les plus proches de ces centres, que vers les plus éloignez. Car, ayant toutes inclination à continuer leur mouvement en ligne droite, il est certain que ce sont les plus fortes, c'est à dire les plus grosses entre celles qui estoient également agitées, & les plus agitées entre celles qui estoient également grosses, qui ont dû décrire les plus grands cercles, comme estant les plus approchans de la ligne droite. Et pour la matière contenuë entre trois ou plusieurs de ces cercles, elle a pû d'abord se trouver beaucoup moins divisée & moins agitée que toute l'autre. Et qui plus est, d'autant que nous supposons que Dieu a mis au commencement toute sorte d'inégalité entre les parties de cette Matière, nous devons penser, qu'il y en a eu pour lors de toutes sortes de grosseurs & figures, & de disposées à se mouvoir, ou ne se mouvoir pas, en toutes façons & en tous sens.

Mais cela n'empesche pas que, par après, elles ne se soient renduës presque toutes assez égales, principalement celles qui sont demeurées à pareille distance des centres autour desquels elles tournoyoient. Car, ne se pouvant mouvoir les vnes sans les autres, il a falu que les plus agitées communicassent de leur mouvement à celles qui l'estoient moins, & que les plus grosses se rompissent & divisassent, afin de pouvoir passer par les mesmes lieux que celles qui les precedoient, ou bien qu'elles montassent plus haut; & ainsi elles se sont arrangées en peu de temps toutes par ordre : en telle sorte que chacune s'est trouvée plus ou moins éloignée du centre autour duquel elle a pris son cours, selon qu'elle a esté plus ou moins grosse & agitée, à comparaison des autres. Et mesmes, d'autant que la grosseur répugne toujours à la vitesse du mouvement, on doit penser que les plus éloignées de chaque centre ont esté celles qui, estant vn peu plus petites que les plus proches, ont esté avec cela de beaucoup plus agitées.

Tout de mesme, pour leurs figures, encore que nous supposions qu'il y en ait eu, au commencement, de toutes sortes, & qu'elles ayent eu pour la pluspart plusieurs angles & plusieurs costez, ainsi que les pièces qui s'éclatent d'vne pierre quand on la rompt : il est certain que, par après, en se remuant & se heurtant les vnes contre les autres; elles ont dû rompre peu à peu les petites pointes de leurs angles, & émousser les quarrés de leurs costez, jusques à ce qu'elles se soient renduës à peu prés toutes rondes : ainsi que font les grains de sable & les cailloux, lors qu'ils roulent avec l'eau d'vne rivière. Si bien qu'il ne peut y avoir maintenant aucune notable difference entre celles qui sont assez voisines, ny mesme aussi entre celles qui sont fort éloignées, sinon en ce qu'elles peuvent se mouvoir vn peu plus vîte, & estre vn peu plus petites ou plus grosses l'vne que l'autre; & cecy n'empesche pas qu'on ne leur puisse attribuer à toutes la mesme forme.

Seulement en faut-il excepter quelques-vnes, qui ayant esté, dés le commencement, beaucoup plus grosses que les autres, n'ont pû si facilement se diviser, ou qui, ayant eu des figures fort irregulieres & empeschantes, se sont plustost jointes plusieurs ensemble, que de se rompre pour s'arrondir; & ainsi elles ont retenu la forme du , & ont servy à composer les Planètes & les Comètes, comme je vous diray cy-aprés.

De plus, il est besoin de remarquer, que la matière qui est sortie d'autour des parties du second Element, à mesure qu'elles ont rompu & émoussé les petites pointes de leurs angles pour s'arrondir, a dû necessairement acquérir vn mouvement beaucoup plus vîte que le leur, & ensemble vne facilité à se diviser & à changer à tous momens de figure, pour s'accommoder à celle des lieux où elle se trouvoit; & ainsi, qu'elle a pris la forme du .

Je dis qu'elle a dû acquérir vn mouvement beaucoup plus vîte que le leur; & la raison en est évidente. Car, devant sortir de costé, & par des passages fort étroits, hors des petits espaces qui estoient entr'elles, à mesure qu'elles s'alloient rencontrer de front l'vne l'autre, elle avoit beaucoup plus de chemin qu'elles à faire en mesme temps.

Il est aussi besoin de remarquer, que ce qui se trouve, de ce premier Element, de plus qu'il n'en faut pour remplir les petits intervalles que les parties du second, qui sont rondes, laissent necessairement autour d'elles, se doit retirer vers les centres autour desquels elles tournent, à cause qu'elles occupent tous les autres lieux plus éloignez; & que là il doit composer des corps ronds, parfaitement liquides & subtils, lesquels, tournant sans cesse beaucoup plus vîte, & en mesme sens que les parties du second Element qui les environne, ont la force d'augmenter l'agitation de celle dont ils sont les plus proches; & mesmes de les pousser toutes de tous costez, en tirant du centre vers la circonférence, ainsi qu'elles se poussent aussi les vnes les autres; & ce, par vne action qu'il faudra tantost que j'explique le plus exactement que je pourray. Car je vous advertis icy par avance, que c'est cette action que nous prendrons pour la Lumière; comme aussi, que nous prendrons ces corps ronds, composez de la matière du premier Element toute pure, l'vn pour le Soleil, & les autres pour les Estoiles fixes du nouveau Monde que je vous décris; & qui tourne autour d'eux, pour les Cieux.

Imaginez-vous, par exemple, que les points, S. E. ε. A. sont les centres dont je vous parle; & que toute la matière comprise en l'espace F. G. G. F. est vn Ciel, qui tourne autour du Soleil marqué S; & que toute celle de l'espace H. G. G. H. en est vn autre, qui tourne autour de l'Etoille marquée ε, & ainsi des autres : en sorte qu'il y a autant de divers Cieux, comme il y a d'Etoiles, & comme leur nombre est indéfiny, celuy des Cieux l'est de mesme; & que n'est autre chose que la superficie sans épaisseur, qui separe tous ces Cieux les vns des autres.

Pensez aussi que les parties du second Element qui sont vers F, ou vers G, sont plus agitées que celles qui sont vers K, ou vers L; en sorte que leur vitesse diminuë peu à peu, depuis la circonférence extérieure de chaque Ciel, jusques à vn certain endroit, comme par exemple jusques à la Sphère K, K, autour du Soleil, & jusques à la Sphère L, L, autour de l'Etoile ε; puis, qu'elle augmente de là peu à peu jusques aux centres de ces Cieux, à cause de l'agitation des Astres qui s'y trouvent. En sorte que, pendant que les parties du second Element qui sont vers K, ont le loisir d'y décrire vn cercle entier autour du Soleil, celles qui sont vers T, que je suppose en estre dix fois plus proches, n'ont pas seulement le loisir d'y en décrire dix, ainsi qu'elles feroient si elles ne se mouvoient qu'également vîte, mais peut-estre plus de trente. Et derechef, celles qui sont vers F, ou vers G, que je suppose en estre deux ou trois mille fois plus éloignées, en peuvent peut-estre décrire plus de soixante. D'où vous pourrez entendre tantost, que les Planetes qui sont les plus hautes, se doivent mouvoir plus lentement que celles qui sont plus basses, ou plus proches du Soleil; & tout ensemble plus lentement que les Cometes, qui en sont toutesfois plus éloignées.

Pour la grosseur de chacune des parties du second Element, on peut penser qu'elle est égale en toutes celles qui sont depuis la circonférence extérieure du Ciel FGGF, jusques au cercle KK; ou mesmes, que les plus hautes d'entr'elles sont quelque peu plus petites que les plus basses, pourveu qu'on ne suppose point la difference de leur grosseur, plus grande à proportion, que celle de leur vitesse. Mais il faut penser, au contraire, que, depuis le cercle K jusques au Soleil, ce sont les plus basses qui sont les plus petites, & mesmes que la difference de leur grosseur est plus grande, ou du moins aussi grande à proportion, que celle de leur vitesse. Car, autrement, ces plus basses estant les plus fortes, à cause de leur agitation, elles iroient occuper la place des plus hautes.

Enfin remarquez que, vû la façon dont j'ay dit que le Soleil & les autres Etoiles fixes se formoient, leurs corps peuvent estre si petits à l'égard des Cieux, qui les contiennent, que mesme tous les cercles KK, LL, & semblables, qui marquent jusques où leur agitation fait avancer le cours de la matière du second Element, ne seront considerables, à comparaison de ces Cieux, que comme des points qui marquent leur centre. Ainsi que les nouveaux Astronomes ne considerent quasi que comme vn point toute la Sphère de Saturne, à comparaison du Firmament.

Chapitre IX.

Or afin que je commence à vous parler des Planetes & des Cometes, considerez que, vû la diversité des parties de la Matière que j'ay supposée, bien que la pluspart d'entr'elles, en se froissant & divisant par la rencontre l'vne de l'autre, ayent pris la forme du premier ou du second Element, il ne laisse pas neantmoins de s'en estre encore trouvé de deux sortes, qui ont dû retenir la forme du troisiéme : sçavoir celles dont les figures ont esté si étendues & si empeschantes, que, lors qu'elles se sont rencontrées l'vne l'autre, il leur a esté plus aisé de se joindre plusieurs ensemble, & par ce moyen de devenir grosses, que de se rompre & s'amoindrir; & celles qui, ayant esté dés le commencement les plus grosses & les plus massives de toutes, ont bien pû rompre & froisser les autres en les heurtant, mais non pas réciproquement en estre brisées & froissées.

Or, soit que vous vous imaginiez que ces deux sortes de parties ayent esté d'abord fort agitées, ou mesme fort peu, ou point du tout, il est certain que, par après, elles ont dû se mouvoir de mesme bransle que la Matière du Ciel qui les contenoit. Car si d'abord elles se sont muës plus vîte que cette Matière, n'ayant pû manquer de la pousser en la rencontrant en leur chemin, elles ont dû en peu de temps luy transférer vne partie de leur agitation; & si, au contraire, elles n'ont eu en elles-mesmes aucune inclination à se mouvoir, neantmoins, estant environnées de toutes parts de cette matière du Ciel, elles ont dû necessairement suivre son cours : ainsi que nous voyons tous les jours que les batteaux, & les autres divers corps qui flotent dans l'eau, aussi bien les plus grands & les plus massifs que ceux qui le sont moins, suivent le cours de l'eau dans laquelle ils sont, quand il n'y a rien d'ailleurs qui les en empesche.

Et remarquez qu'entre les divers corps qui flotent ainsi dans l'eau, ceux qui sont assez durs & assez massifs, comme sont ordinairement les batteaux, principalement les plus grands & les plus chargez, ont toujours beaucoup plus de force qu'elle à continuer leur mouvement, encore mesme que ce soit d'elle seule qu'ils l'ayent receuë; & qu'au contraire ceux qui sont fort légers, tels que peuvent estre ces amas d'écume blanche qu'on voit floter le long des rivages en temps de tempeste, en ont moins. En sorte que, si vous imaginez deux Rivières qui se joignent en quelque endroit l'vne à l'autre, & qui se separent derechef vn peu après, avant que leurs eaux, qu'il faut supposer fort calmes & d'vne force assez égale, mais avec cela fort rapides, ayent le loisir de se mêler, les batteaux ou autres corps assez massifs & pesans, qui seront emportez par le cours de l'vne, pourront facilement passer en l'autre; au lieu que les plus légers s'en éloigneront, & seront rejettez par la force de cette eau vers les lieux où elle est le moins rapide.

Par exemple, si ces deux Rivières sont ABF & CDG, qui, venant de deux costez differens, se rencontrent vers E, puis de là se détournent, AB vers F, & CD vers G : il est certain que le bateau H, suivant le cours de la Rivière AB, doit passer par E vers G, & réciproquement le bateau I, vers F, si ce n'est qu'ils se rencontrent tous deux au passage en mesme temps, auquel cas le plus grand & le plus fort brisera l'autre; & qu'au contraire l'écume, les feuilles d'arbres & les plumes, les fétus & autres tels corps fort légers, qui peuvent floter vers A, doivent estre poussez par le cours de l'eau qui les contient, non pas vers E & vers G, mais vers B, où il faut penser que l'eau est moins forte & moins rapide que vers E, puisqu'elle y prend son cours suivant vne ligne qui est moins approchante de la droite.

Et deplus, il faut considerer que non seulement ces corps légers, mais aussi que d'autres, plus pesans & plus massifs, se peuvent joindre en se rencontrant, & que, tournoyant alors avec l'eau qui les entraîne, ils peuvent plusieurs ensemble composer de grosses boules, telles que vous voyez K, & L, dont les vnes, comme L, vont vers E, & les autres, comme K, vont vers B, selon que chacune est plus ou moins solide, & composée de parties plus ou moins grosses & massives.

A l'exemple dequoy, il est aisé de comprendre, qu'en quelque endroit que se soient trouvées, au commencement, les parties de la Matière qui ne pouvoient prendre la forme du second Element ny du premier, toutes les plus grosses & plus massives d'entr'elles ont dû, en peu de temps, prendre leur cours vers la circonférence extérieure des Cieux qui les contenoient, & passer après continuellement des vns de ces Cieux dans les autres, sans s'arrester jamais beaucoup de temps de suite dans le mesme Ciel; & qu'au contraire, toutes les moins massives ont dû estre poussées, chacunes vers le centre du Ciel qui les contenoit, par le cours de la matière de ce Ciel. Et que, vû les figures que je leur ay attribuées, elles ont dû, en se rencontrant l'vne l'autre, se joindre plusieurs ensemble, & composer de grosses boules, qui, tournoyant dans les Cieux, y ont vn mouvement tempéré de tous ceux que pourroient avoir leurs parties estant separées : en sorte que les vnes se vont rendre vers les circonférences de ces Cieux, & les autres vers leurs centres.

Et sçachez que ce sont celles qui se vont ainsi ranger vers le centre de quelque Ciel, que nous devons prendre icy pour les Planettes, & celles qui passent au travers de divers Cieux, que nous devons prendre pour des Cometes.

Or, premièrement, touchant ces Cometes, il faut remarquer qu'il y en doit avoir peu en ce nouveau Monde, à comparaison du nombre des Cieux. Car quand bien mesme il y en auroit eu beaucoup au commencement, elles auroient dû par succession de temps, en passant au travers de divers Cieux, se heurter & se briser presque toutes les vnes les autres, ainsi que j'ay dit que font deux bateaux quand ils se rencontrent; en sorte qu'il n'y pourroit maintenant rester que les plus grosses.

Il faut aussi remarquer que, lors qu'elles passent ainsi d'vn Ciel dans vn autre, elles poussent toujours devant soy quelque peu de la matière de celuy d'où elles sortent, & en demeurent quelque temps enveloppées, jusques à ce qu'elles soient entrées assez avant dans les limites de l'autre Ciel; où estant, elles s'en dégagent enfin comme tout d'vn coup, & sans y employer peut-estre plus de temps que fait le Soleil à se lever le matin sur nostre horison : en sorte qu'elles se meuvent beaucoup plus lentement, lors qu'elles tendent ainsi à sortir de quelque Ciel, qu'elles ne font vn peu après y estre entrées.

Comme vous voyez icy que la Comete qui prend son cours suivant la ligne CDQR, estant déjà entrée assez avant dans les limites du Ciel FG, lors qu'elle est au point C, demeure neantmoins encore envelopée de la matière du Ciel FI, d'où elle vient, & n'en peut estre entièrement délivrée, avant qu'elle soit environ le point D. Mais si-tost qu'elle y est parvenuë, elle commence à suivre le cours du Ciel FG, & ainsi à se mouvoir beaucoup plus vîte qu'elle ne faisoit auparavant. Puis, continuant son cours de là vers R, son mouvement doit se retarder derechef peu à peu, à mesure qu'elle approche du point Q; tant à cause de la resistance du Ciel FGH, dans les limites duquel elle commence à entrer, qu'à cause qu'y ayant moins de distance entre S & D, qu'entre S & Q, toute la matière du Ciel qui est entre S & D, où la distance est moindre, s'y meut plus vîte : ainsi que nous voyons que les rivières coulent toujours plus promptement, aux lieux où leur lict est plus estroit & resserré, qu'en ceux où il est plus large & estendu.

Deplus, il faut remarquer que cette Comete ne doit paroistre à ceux qui habitent vers le centre du Ciel FG, que pendant le temps qu'elle employe à passer depuis D jusques à Q, ainsi que vous entendrez tantost plus clairement, lors que je vous auray dit ce que c'est que la Lumière. Et par mesme moyen vous connoistrez que son mouvement leur doit paroistre beaucoup plus viste, & son corps beaucoup plus grand, & sa lumière beaucoup plus claire, au commencement du temps qu'ils la voyent, que vers la fin.

Et outre cela, si vous considerez vn peu curieusement en quelle sorte la lumière qui peut venir d'elle se doit répandre & distribuer de tous costez dans le Ciel, vous pourrez bien aussi entendre, qu'estant fort grosse, comme nous la devons supposer, il peut paroistre certains rayons autour d'elle, qui s'y estendent quelquesfois en forme de chevelure de tous costez, & quelquesfois se ramassent en forme de queuë d'vn seul costé, selon les divers endroits où se trouvent les yeux qui la regardent. En sorte qu'il ne manque à cette Comete pas vne de toutes les particularitez qui ont esté observées jusques icy en celles qu'on a veuës dans le vray monde, du moins de celles qui doivent estre tenuës pour véritables. Car si quelques Historiens, pour faire vn prodige qui menace le Croissant des , nous racontent qu'en l'an 1450 la Lune a esté éclipsée par vne Comete qui passoit au dessous, ou chose semblable; & si les Astronomes, calculant mal la quantité des des Cieux, laquelle ils ignorent, & la vitesse du mouvement des Cometes, qui est incertaine, leur attribuent assez de paralaxe pour estre placées auprès des Planetes, ou mesme au dessous, où quelques-vns les veulent tirer comme par force : nous ne sommes pas obligez de les croire.

Chapitre X.

Il y a tout de mesme, touchant les Planetes, plusieurs choses à remarquer : dont la première est, qu'encore qu'elles tendent toutes vers les centres des Cieux qui les contiennent, ce n'est pas à dire pour cela qu'elles puissent jamais parvenir jusques au dedans de ces centres : car, comme j'ay déjà dit cy-devant, c'est le Soleil & les autres Estoilles fixes qui les occupent. Mais afin que je vous fasse entendre distinctement en quels endroits elles doivent s'arrester, voyez, par exemple, celle qui est marquée ♄, que je suppose suivre le cours de la matière du Ciel qui est vers le cercle K; & considerez que, si cette Planete avoit tant soit peu plus de force à continuer son mouvement en ligne droite, que n'ont les parties du second Element qui l'environnent, au lieu de suivre toujours ce cercle K, elle iroit vers Y, & ainsi elle s'éloigneroit plus qu'elle n'est du centre S. Puis, d'autant que les parties du second Element, qui l'environneroient vers Y, se meuvent plus vîte, & mesme sont vn peu plus petites, ou du moins ne sont point plus grosses, que celles qui sont vers K, elles luy donneroient encore plus de force pour passer outre vers F : en sorte qu'elle iroit jusques à la circonférence de ce Ciel, sans se pouvoir arrester en aucune place qui soit entre-deux; puis de là, elle passeroit facilement dans vn autre Ciel; & ainsi, au lieu d'estre vne Planette, elle deviendroit vne Comete.

D'où vous voyez, qu'il ne se peut arrester aucun Astre, en tout ce vaste espace qui est depuis le cercle K, jusques à la circonférence du Ciel FGGF, par où les Cometes prennent leur cours; & outre cela, qu'il faut, de necessité, que les Planetes n'ayent point plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite, que les parties du second Element qui sont vers K, lors qu'elles se meuvent de mesme branle avec elles; & que tous les corps qui en ont plus, sont des Cometes.

Pensons donc maintenant, que cette Planete ♄ a moins de force que les parties du second Element qui l'environnent; en sorte que celles qui la suivent, & qui sont placées vn peu plus bas qu'elle, puissent la détourner, & faire qu'au lieu de suivre le cercle K, elle descende vers la Planete marquée ♃, où estant, il se peut faire qu'elle se trouvera justement aussi forte que les parties du second Element qui pour lors l'environneront. Dont la raison est, que, ces parties du second Element estant plus agitées que celles qui sont vers K, elles l'agiteront aussi davantage, & qu'estant avec cela plus petites, elles ne luy pourront pas tant resister : auquel cas elle demeurera justement balancée au milieu d'elles, & y prendra son cours en mesme sens qu'elles font autour du Soleil, sans s'éloigner de luy plus ou moins vne fois que l'autre, qu'autant qu'elles pourront aussi s'en éloigner.

Mais si cette Planete, estant vers ♃, a encore moins de force à continuer son mouvement en ligne droite, que la matière du Ciel qu'elle y trouvera, elle sera poussée par elle encore plus bas, vers la Planete marquée ♂; & ainsi de suite, jusques à ce qu'enfin elle se trouve environnée d'vne matière, qui n'ait ny plus ny moins de force qu'elle.

Et ainsi vous voyez qu'il peut y avoir diverses Planetes, les vnes plus & les autres moins éloignées du Soleil, telles que sont icy ♄. ♃. ♂. T. ♀. ☿; dont les plus basses & moins massives peuvent atteindre jusques à sa , mais dont les plus hautes ne passent jamais au delà du cercle K; qui, bien que très-grand, à comparaison de chaque Planete en particulier, est neantmoins si extrêmement petit, à comparaison de tout le Ciel FGGF, que, comme j'ay déjà dit cy-devant, il peut estre consideré comme son centre.

Que si je ne vous ay pas encore assez fait entendre la cause, qui peut faire que les parties du Ciel qui sont au delà du cercle K, estant incomparablement plus petites que les Planetes, ne laissent pas d'avoir plus de force qu'elles à continuer leur mouvement en ligne droite : considerez que cette force ne dépend pas seulement de la quantité de la matière qui est en chaque corps, mais aussi de l'étendue de sa . Car, encore que, lors que deux corps se meuvent également vîte, il soit vray de dire que, si l'vn contient deux fois autant de matière que l'autre, il a aussi deux fois autant d'agitation : ce n'est pas à dire pour cela, qu'il ait deux fois autant de force à continuer de se mouvoir en ligne droite; mais il en aura justement deux fois autant, si avec cela sa est justement deux fois aussi étenduë, à cause qu'il rencontrera toujours deux fois autant d'autres corps, qui luy feront resistance; & il en aura beaucoup moins, si sa est estenduë beaucoup plus de deux fois.

Or vous sçavez que les parties du Ciel sont à peu prés toutes rondes, & ainsi, qu'elles ont celle de toutes les figures qui comprend le plus de matière sous vne moindre ; & qu'au contraire les Planetes, estant composées de petites parties qui ont des figures fort irregulieres & estenduës, ont beaucoup de à raison de la quantité de leur matière : en sorte qu'elles peuvent en avoir plus, que la pluspart de ces parties du Ciel; & toutesfois aussi en avoir moins, que quelques-vnes des plus petites, & qui sont les plus proches des centres. Car il faut sçavoir qu'entre deux boules toutes massives, telles que sont ces parties du Ciel, la plus petite a toujours plus de , à raison de sa quantité, que la plus grosse.

Et l'on peut aisément confirmer tout cecy par l'expérience. Car, poussant vne grosse boule composée de plusieurs branches d'arbres, confusément jointes & entassées l'vne sur l'autre, ainsi qu'il faut imaginer que sont les parties de la Matière, dont les Planetes sont composées : il est certain qu'elle ne pourra pas continuer si loin son mouvement, quand bien mesme elle seroit poussée par vne force entièrement proportionnée à sa grosseur, comme feroit vne autre boule beaucoup plus petite & composée du mesme bois, mais qui seroit toute massive; il est certain aussi tout au contraire qu'on pourroit faire vne autre boule du mesme bois & toute massive, mais qui seroit si extrêmement petite, qu'elle auroit beaucoup moins de force à continuer son mouvement que la première; enfin il est certain que cette première peut avoir plus ou moins de force à continuer son mouvement, selon que les branches qui la composent, sont plus ou moins grosses & pressées.

D'où vous voyez comment diverses Planetes peuvent estre suspenduës au dedans du cercle K, à diverses distances du Soleil; & comment ce ne sont pas simplement celles qui paroissent à l'extérieur les plus grosses, mais celles qui en leur intérieur sont les plus solides & les plus massives, qui en doivent estre les plus éloignées.

Il faut remarquer après cela, que, comme nous expérimentons que les batteaux qui suivent le cours d'vne rivière, ne se meuvent jamais si vîte que l'eau qui les entraîne, ny mesme les plus grands d'entre-eux si vîte que les moindres : ainsi, encore que les Planetes suivent le cours de la matière du Ciel sans resistance, & se meuvent de mesme branle avec elle, ce n'est pas à dire pour cela, qu'elles se meuvent jamais du tout si vîte; & mesme l'inégalité de leur mouvement doit avoir quelque raport à celle qui se trouve entre la grosseur de leur masse & la petitesse des parties du Ciel qui les environnent. Dont la raison est que, generalement parlant, plus vn corps est gros, plus il luy est facile de communiquer vne partie de son mouvement aux autres corps, & plus il est difficile aux autres de luy communiquer quelque chose du leur. Car encore que plusieurs petits corps, en s'accordant tous ensemble pour agir contre vn plus gros, puissent avoir autant de force que luy : toutesfois ils ne le peuvent jamais faire mouvoir si vîte en tous sens, comme ils se meuvent; à cause que, s'ils s'accordent en quelques-vns de leurs mouvemens, lesquels ils luy communiquent, ils different infailliblement en d'autres en mesme temps, lesquels ils ne luy peuvent communiquer.

Or il suit de cecy deux choses, qui me semblent fort considerables. La première est, que la matière du Ciel ne doit pas seulement faire tourner les Planetes autour du Soleil, mais aussi autour de leur propre centre (excepté lors qu'il y a quelque cause particulière qui les en empesche); & ensuite, qu'elle doit composer de petits Cieux autour d'elles, qui se meuvent en mesme sens que le plus grand. Et la seconde est que, s'il se rencontre deux Planetes inégales en grosseur, mais disposées à prendre leur cours dans le Ciel à vne mesme distance du Soleil, en sorte que l'vne soit justement d'autant plus massive, que l'autre sera plus grosse : la plus petite de ces deux, ayant un mouvement plus vîte que la plus grosse, devra se joindre au petit Ciel qui sera autour de cette plus grosse, & tournoyer continuellement avec luy.

Car puisque les parties du Ciel, qui sont par exemple vers A, se meuvent plus vîte que la Planete marquée T, qu'elles poussent vers Z, il est évident qu'elles doivent estre détournées par elle, & contraintes de prendre leur cours vers B. Je dis vers B, plutost que vers D. Car, ayant inclination à continuer leur mouvement en ligne droite, elles doivent plutost aller vers le dehors du cercle ACZN qu'elles décrivent, que vers le centre S. Or, passant ainsi d'A vers B, elles obligent la Planete T de tourner avec elles autour de son centre; & réciproquement cette Planete, en tournant ainsi, leur donne occasion de prendre leur cours de B vers C, puis vers D, & vers A; & ainsi, de former vn Ciel particulier autour d'elle, avec lequel elle doit toujours après continuer à se mouvoir, de la partie qu'on nomme l'Occident, vers celle qu'on nomme l'Orient, non seulement autour du Soleil, mais aussi autour de son propre centre.

De plus, sçachant que la Planete marquée ☾ est disposée à prendre son cours suivant le cercle NACZ, aussi bien que celle qui est marquée T, & qu'elle doit se mouvoir plus vîte, à cause qu'elle est plus petite, il est aisé à entendre, qu'en quelque endroit du Ciel qu'elle puisse s'estre trouvée au commencement, elle a dû en peu de temps s'aller rendre contre la exterieure du petit Ciel ABCD, & que, s'y estant vne fois jointe, elle doit toujours après suivre son cours autour de T, avec les parties du second Element qui sont vers cette .

Car puisque nous supposons qu'elle auroit justement autant de force que la matière de ce Ciel, à tourner suivant le cercle NACZ, si l'autre Planete n'y estoit point : il faut penser qu'elle en a quelque peu plus à tourner suivant le cercle ABCD, à cause qu'il est plus petit, & par consequent, qu'elle s'éloigne toujours le plus qu'il est possible du centre T : ainsi qu'vne pierre, estant agitée dans vne fronde, tend toujours à s'éloigner du centre du cercle qu'elle décrit. Et toutesfois cette Planete, estant vers A, n'ira pas pour cela s'écarter vers L, d'autant qu'elle entreroit en vn endroit du Ciel, dont la matière auroit la force de la repousser vers le cercle NACZ. Et tout de mesme, estant vers C, elle n'ira pas descendre vers K, d'autant qu'elle s'y trouveroit environnée d'vne matière, qui luy donneroit la force de remonter vers ce mesme cercle NACZ. Elle n'ira pas non plus de B vers Z, ny beaucoup moins de D vers N, d'autant qu'elle n'y pourroit aller si facilement ny si vîte, que vers C & vers A. Si bien qu'elle doit demeurer comme attachée à la du petit Ciel ABCD, & tourner continuellement avec elle autour de T; ce qui empesche qu'il ne se forme vn autre petit Ciel autour d'elle, qui la fasse tourner derechef autour de son centre.

Je n'adjoute point icy, comment il se peut rencontrer vn plus grand nombre de Planetes jointes ensemble, & qui prennent leur cours l'vne autour de l'autre, comme celles que les nouveaux Astronomes ont observées autour de Jupiter & de Saturne. Car je n'ay pas entrepris de dire tout; & je n'ay parlé en particulier de ces deux, qu'afin de vous representer la Terre que nous habitons, par celle qui est marquée T, & la Lune qui tourne autour d'elle, par celle qui est marquée ☾.

Chapitre XI.

Mais je desire maintenant, que vous consideriez quelle est la de cette Terre, c'est à dire la force qui vnit toutes ses parties, & qui fait qu'elles tendent toutes vers son centre, chacunes plus ou moins, selon qu'elles sont plus ou moins grosses & solides; laquelle n'est autre, & ne consiste qu'en ce que les parties du petit Ciel qui l'environne, tournant beaucoup plus vîte que les siennes autour de son centre, tendent aussi avec plus de force à s'en éloigner, & par consequent les y repoussent. En quoy si vous trouvez quelque difficulté, sur ce que j'ay tantost dit que les corps les plus massifs & les plus solides, tels que j'ay supposé ceux des Cometes, s'alloient rendre vers les circonférences des Cieux, & qu'il n'y avoit que ceux qui l'estoient moins, qui fussent repoussez vers leurs centres; comme s'il devoit suivre de là, que ce fussent seulement les parties de la Terre les moins solides qui pûssent estre poussées vers son centre, & que les autres dûssent s'en éloigner : remarquez que, lors que j'ay dit que les corps les plus solides & les plus massifs tendoient à s'éloigner du centre de quelque Ciel, j'ay supposé qu'ils se mouvoient déjà auparavant de mesme branle que la matière de ce Ciel. Car il est certain que, s'ils n'ont point encore commencé à se mouvoir, ou s'ils se meuvent, pourveu que ce soit moins vîte qu'il n'est requis pour suivre le cours de cette matière, ils doivent d'abord estre chassez par elle vers le centre autour duquel elle tourne, & mesme il est certain que, d'autant qu'ils seront plus gros & plus solides, ils y seront poussez avec plus de force & de vitesse. Et toutesfois cela n'empesche pas que, s'ils le sont assez pour composer des Cometes, ils ne s'aillent rendre peu après vers les circonférences extérieures des Cieux : d'autant que l'agitation qu'ils auront acquise, en descendant vers quelqu'vn de leurs centres, leur donnera infailliblement la force de passer outre, & de remonter vers sa circonférence.

Mais afin que vous entendiez cecy plus clairement, considerez la Terre EFGH, avec l'eau 1.2.3.4, & l'air 5.6.7.8, qui, comme je vous diray cy-aprés, ne sont composez que de quelques-vnes des moins solides de ses parties, & sont vne mesme masse avec elle. Puis considerez aussi la matière du Ciel, qui remplit non seulement tout l'espace qui est entre les cercles ABCD & 5.6.7.8, mais encore tous les petits intervalles qui sont au dessous entre les parties de l'Air, de l'Eau, & de la Terre. Et pensez que, ce Ciel & cette Terre tournant ensemble autour du centre T, toutes leurs parties tendent à s'en éloigner, mais beaucoup plus fort celles du Ciel que celles de la Terre, à cause qu'elles sont beaucoup plus agitées; & mesme aussi, entre celles de la Terre, les plus agitées vers le mesme costé que celles du Ciel, tendent plus à s'en éloigner que les autres. En sorte que, si tout l'espace qui est au delà du cercle ABCD estoit vuide, c'est à dire, n'estoit remply que d'vne matière qui ne pût resister aux actions des autres corps, ny produire aucun effet considerable (car c'est ainsi qu'il faut prendre le ), toutes les parties du Ciel qui sont dans le cercle ABCD en sortiroient les premières, puis celles de l'Air & de l'Eau les suivroient, & enfin aussi celles de la Terre, chacune d'autant plus promptement qu'elle se trouveroit moins attachée au reste de sa masse : en mesme façon qu'vne pierre sort hors de la fronde, en laquelle elle est agitée, si-tost qu'on luy lasche la corde; & que la poussiere, que l'on jette sur vne piroûete pendant qu'elle tourne, s'en écarte tout aussi-tost de tous costez.

Puis considerez que, n'y ayant point ainsi aucun espace au delà du cercle ABCD, qui soit vuide, ny où les parties du Ciel contenues au dedans de ce cercle puissent aller, si ce n'est qu'au mesme instant il en rentre d'autres en leur place, qui leur soient toutes semblables, les parties de la Terre ne peuvent aussi s'éloigner plus qu'elles ne sont du centre T, si ce n'est qu'il en descende en leur place de celles du Ciel, ou d'autres terrestres, tout autant qu'il en faut pour la remplir; ny réciproquement s'en approcher, qu'il n'en monte tout autant d'autres en leur place. En sorte qu'elles sont toutes opposées les vnes aux autres, chacunes à celles qui doivent entrer en leur place, en cas qu'elles montent; & de mesme, à celles qui doivent y entrer, en cas qu'elles descendent : ainsi que les deux costez d'vne balance le sont l'vn à l'autre. C'est à dire que, comme l'vn des costez de la balance ne peut se hausser ny se baisser, que l'autre ne fasse au mesme instant tout le contraire, & que toujours le plus pesant emporte l'autre : ainsi la pierre R, par exemple, est tellement opposée à la quantité d'air (justement égale à sa grosseur), qui est au dessus d'elle, & dont elle devroit occuper la place, en cas qu'elle s'éloignât davantage du centre T, qu'il faudroit necessairement que cet air descendît, à mesure qu'elle monteroit. Et de mesme aussi elle est tellement opposée à vne autre pareille quantité d'air, qui est au dessous d'elle, & dont elle doit occuper la place en cas qu'elle s'approche de ce centre, qu'il est besoin qu'elle descende lors que cet air monte.

Or il est évident que, cette pierre contenant en soy beaucoup plus de la matière de la Terre, & en recompense en contenant d'autant moins de celle du Ciel, qu'vne quantité d'air d'égale estenduë, & mesme ses parties terrestres estant moins agitées par la matière du Ciel que celle de cét air : elle ne doit pas avoir la force de monter au dessus de luy, mais bien luy, au contraire, doit avoir la force de la faire descendre au dessous : en sorte qu'il se trouve léger, estant comparé avec elle, au lieu qu'estant comparé avec la matière du Ciel toute pure, il est pesant. Et ainsi vous voyez que chaque partie des corps terrestres est pressée vers T : non pas indifféremment par toute la matière qui l'environne, mais seulement par vne quantité de cette matière, justement égale à sa grosseur, qui, estant au dessous, peut prendre sa place en cas qu'elle descende. Ce qui est cause qu'entre les parties d'vn mesme corps, qu'on nomme Homogene, comme entre celles de l'air ou de l'eau, les plus basses ne sont point notablement plus pressées que les plus hautes; & qu'vn homme, estant au dessous d'vne eau fort profonde, ne la sent point davantage peser sur son dos, que s'il nageoit tout au dessus.

Mais s'il vous semble que la matière du Ciel, faisant ainsi descendre la pierre R vers T, au dessous de l'air qui l'environne, la doive aussi faire aller vers 6, ou vers 7, c'est à dire vers l'Occident ou vers l'Orient, plus vîte que cét air, en sorte qu'elle ne descende pas tout droit & à plomb, ainsi que font les corps pesans sur la vraye Terre : considerez, premièrement, que toutes les parties terrestres comprises dans le cercle 5, 6, 7, 8, estant pressées vers T par la matière du Ciel, en la façon que je viens d'expliquer, & ayant avec cela des figures fort irregulieres & diverses, se doivent joindre & accrocher les vnes aux autres, & ainsi ne composer qu'vne masse, qui est emportée toute entière par le cours du Ciel ABCD; en telle sorte que, pendant qu'elle tourne, celles de ses parties qui sont, par exemple, vers 6, demeurent toujours vis à vis de celles qui sont vers 2, & vers F, sans s'en écarter notablement ny çà ny là, qu'autant que les vents ou les autres causes particulières les y contraignent.

Et de plus remarquez, que ce petit Ciel ABCD tourne beaucoup plus vîte que cette Terre; mais que celles de ses parties, qui sont engagées dans les pores des corps terrestres, ne peuvent pas tourner notablement plus vîte que ces corps autour du centre T, encore qu'elles se meuvent beaucoup plus vîte en divers autres sens, selon la disposition de ces pores.

Puis, afin que vous sçachiez, qu'encore que la matière du Ciel fasse approcher la pierre R de ce centre, à cause qu'elle tend avec plus de force qu'elle à s'en éloigner, elle ne doit pas tout de mesme la contraindre de reculer vers l'Occident, bien qu'elle tende aussi avec plus de force qu'elle à aller vers l'Orient : considerez que cette matière du Ciel tend à s'éloigner du centre T, parce qu'elle tend à continuer son mouvement en ligne droite, mais qu'elle ne tend de l'Occident vers l'Orient, que simplement parce qu'elle tend à le continuer de mesme vitesse, & qu'il luy est d'ailleurs indiffèrent de se trouver vers 6, ou vers 7.

Or il est évident qu'elle se meut quelque peu plus en ligne droite, pendant qu'elle fait descendre la pierre R vers T, qu'elle ne feroit en la laissant vers R; mais elle ne pourroit pas se mouvoir si vîte vers l'Orient, si elle la faisoit reculer vers l'Occident, que si elle la laisse en sa place, ou mesme que si elle la pousse devant soy.

Et toutesfois, afin que vous sçachiez aussi, qu'encore que cette matière du Ciel ait plus de force à faire descendre cette pierre R vers T, qu'à y faire descendre l'air qui l'environne, elle ne doit pas tout de mesme en avoir plus à la pousser devant soy de l'Occident vers l'Orient, ny par consequent la faire mouvoir plus vîte que l'air en ce sens là : considerez qu'il y a justement autant de cette matière du Ciel, qui agit contre elle pour la faire descendre vers T, & qui y employe toute sa force, qu'il en entre de celle de la Terre en la composition de son corps; & que, d'autant qu'il y en entre beaucoup davantage, qu'en vne quantité d'air de pareille estenduë, elle doit estre pressée beaucoup plus fort vers T, que n'est cét air; mais que, pour la faire tourner vers l'Orient, c'est toute la matière du Ciel, contenuë dans le cercle R, qui agit contre elle, & conjointement contre toutes les parties terrestres de l'air contenu en ce mesme cercle : en sorte que, n'y en ayant point davantage qui agisse contre elle que contre cét air, elle ne doit point tourner plus viste que luy en ce sens là.

Et vous pouvez entendre de cecy, que les raisons dont se servent plusieurs Philosophes pour refuter le mouvement de la vraye Terre, n'ont point de force contre celuy de la Terre que je vous décris. Comme lors qu'ils disent que, si la Terre se mouvoit, les corps pesans ne devroient pas descendre à plomb vers son centre, mais plutost s'en écarter çà & là vers le Ciel; & que les canons, pointez vers l'Occident, devroient porter beaucoup plus loin, qu'estant pointez vers l'Orient; & que l'on devroit toujours sentir en l'air de grands vents, & ouïr de grands bruits; & choses semblables, qui n'ont lieu qu'en cas qu'on suppose qu'elle n'est pas emportée par le cours du Ciel qui l'environne, mais qu'elle est muë par quelqu'autre force, & en quelqu'autre sens que ce Ciel.

Chapitre XII.

Or, après vous avoir ainsi expliqué la des parties de cette Terre, qui est causée par l'action de la matière du Ciel qui est en ses pores, il faut maintenant que je vous parle d'vn certain mouvement de toute sa masse, qui est causé par la presence de la Lune, comme aussi de quelques particularitez qui en dépendent.

Pour cét effet, considerez la Lune, par exemple vers B, où vous pouvez la supposer comme immobile, à comparaison de la vitesse dont se meut la matière du Ciel qui est sous elle; & considerez que cette matière du Ciel, ayant moins d'espace entre o & 6 pour y passer, qu'elle n'en auroit entre B & 6 (si la Lune n'occupoit point l'espace qui est entre o & B), & par consequent s'y devant mouvoir vn peu plus viste, elle ne peut manquer d'avoir la force de pousser quelque peu toute la Terre vers D, en sorte que son centre T s'éloigne, comme vous voyez, quelque peu du point M, qui est le centre du petit Ciel ABCD : car il n'y a rien que le seul cours de la matière de ce Ciel, qui la soustienne au lieu où elle est. Et parce que l'air 5, 6, 7, 8, & l'eau 1, 2, 3, 4, qui environnent cette Terre, sont des corps liquides, il est évident que la mesme force qui la presse en cette façon, les doit aussi faire baisser vers T, non seulement du costé 6,2, mais aussi de son opposé 8,4, & en recompense les faire hausser aux endroits 5,1, & 7,3; en sorte que, la de la Terre EFGH demeurant ronde, à cause qu'elle est dure, celle de l'eau 1,2,3,4, & celle de l'air 5,6,7,8, qui sont liquides, se doivent former en ovale.

Puis considerez que la Terre, tournant cependant autour de son centre, & par ce moyen faisant les jours, qu'on peut diviser en 24 heures, comme les nostres, celuy de ses costez F, qui est maintenant vis à vis de la Lune, & sur lequel pour cette raison l'eau 2 est moins haute, se doit trouver dans six heures vis-à-vis du Ciel marqué C, où cette eau sera plus haute, & dans 12 heures vis-à-vis de l'endroit du Ciel marqué D, où l'eau derechef sera plus basse. En sorte que la Mer, qui est representée par cette eau 1,2,3,4, doit avoir son flux & son reflux autour de cette Terre, de six heures en six heures, comme elle a autour de celle que nous habitons.

Considerez aussi que, pendant que cette Terre tourne d'E par F vers G, c'est à dire de l'Occident par le Midy vers l'Orient, l'enflure de l'eau & de l'air qui demeure vers 1 & 5, & vers 3 et 7, passe de sa partie Orientale vers l'Occidentale, y faisant vn flux sans reflux, tout semblable à celuy qui, selon le rapport de nos Pilotes, rend la navigation beaucoup plus facile, dans nos mers, de l'Orient vers l'Occident, que de l'Occident vers l'Orient.

Et pour ne rien oublier en cét endroit, adjoutons que la Lune fait en chaque mois le mesme tour que la Terre fait en chaque jour; & ainsi, qu'elle fait avancer peu à peu vers l'Orient les points 1, 2, 3, 4, qui marquent les plus hautes & les plus basses marées : en sorte que ces marées ne changent pas précisément de six heures en six heures, mais qu'elles retardent d'environ la cinquiéme partie d'vne heure à chaque fois, ainsi que font aussi celles de nos mers.

Considerez, outre cela, que le petit Ciel ABCD n'est pas exactement rond, mais qu'il s'estend avec vn peu plus de liberté vers A & vers C, & s'y meut à proportion plus lentement que vers B, & vers D, où il ne peut pas si aisément rompre le cours de la matière de l'autre Ciel qui le contient : en sorte que la Lune, qui demeure toujours comme attachée à sa exterieure, se doit mouvoir vn peu plus viste, & s'écarter moins de sa route, & ensuite estre cause que les flux & les reflux de la Mer soient beaucoup plus grands, lors qu'elle est vers B, où elle est pleine, & vers D, où elle est nouvelle, que lors qu'elle est vers A, & vers C, où elle n'est qu'à demy pleine. Qui sont des particularitez que les Astronomes observent aussi toutes semblables en la vraye Lune, bien qu'ils n'en puissent peut-estre pas si facilement rendre raison par les hypotheses dont ils se servent.

Pour les autres effets de cette Lune, qui different, quand elle est pleine, de quand elle est nouvelle, ils dépendent manifestement de sa lumière. Et pour les autres particularitez du flux & du reflux, elles dépendent en partie de la diverse situation des costes de la Mer, & en partie des vents qui regnent aux temps & aux lieux qu'on les observe. Enfin, pour les autres mouvemens generaux, tant de la Terre & de la Lune, que des autres Astres & des Cieux, ou vous les pouvez assez entendre de ce que j'ay dit, ou bien ils ne servent pas à mon sujet; & ne se faisant pas en mesme plan que ceux dont j'ay parlé, je serois trop long à les décrire. Si bien qu'il ne me reste plus icy qu'à expliquer cette action des Cieux & des Astres, que j'ay tantost dit devoir estre prise pour leur Lumière.

Chapitre XIII.

J'ay déjà dit plusieurs fois, que les corps qui tournent en rond, tendent toujours à s'éloigner des centres des cercles qu'ils décrivent; mais il faut icy que je détermine plus particulièrement, vers quels costez tendent les parties de la matière, dont les Cieux & les Astres sont composez.

Et pour cela il faut sçavoir que, lors que je dis qu'vn corps tend vers quelque costé, je ne veux pas pour cela qu'on s'imagine qu'il ait en soy vne pensée ou vne volonté qui l'y porte, mais seulement qu'il est disposé à se mouvoir vers là : soit que veritablement il s'y meuve, soit plutost que quelqu'autre corps l'en empesche; & c'est principalement en ce dernier sens que je me sers du , à cause qu'il semble signifier quelque effort, & que tout effort présupose de la resistance. Or, d'autant qu'il se trouve souvent diverses causes qui, agissant ensemble contre vn mesme corps, empeschent l'effet l'vne de l'autre, on peut, selon diverses considerations, dire qu'vn mesme corps tend vers divers costez en mesme temps : ainsi qu'il a tantost esté dit, que les parties de la Terre tendent à s'éloigner de son centre, entant qu'elles sont considerées toutes seules; & qu'elles tendent, au contraire, à s'en approcher, entant que l'on considere la force des parties du Ciel qui les y pousse; & derechef, qu'elles tendent à s'en éloigner, si on les considere comme opposées à d'autres parties terrestres, qui composent des corps plus massifs qu'elles ne sont.

Ainsi, par exemple, la pierre qui tourne dans vne fronde suivant le cercle AB, tend vers C, lors qu'elle est au point A, si on ne considere autre chose que son agitation toute seule; & elle tend circulairement d'A vers B, si on considere son mouvement comme réglé & déterminé par la longueur de la corde qui la retient; & enfin la mesme pierre tend vers E, si sans considerer la partie de son agitation dont l'effet n'est point empesché, on en oppose l'autre partie à la resistance que luy fait continuellement cette fronde.

Mais pour entendre distinctement ce dernier point, imaginez-vous l'inclination qu'a cette pierre à se mouvoir d'A vers C, comme si elle estoit composée de deux autres, qui fussent, l'vne de tourner suivant le cercle AB, & l'autre de monter tout droit suivant la ligne VXY; & ce en telle proportion, que, se trouvant à l'endroit de la fronde marqué V, lors que la fronde est à l'endroit du cercle marqué A, elle se deust trouver par après à l'endroit marqué X, lors que la fronde seroit vers B, & à l'endroit marqué Y, lors qu'elle seroit vers F, & ainsi demeurer toujours en la ligne droite ACG. Puis, sçachant que l'vne des parties de son inclination, à sçavoir celle qui la porte suivant le cercle AB, n'est nullement empeschée par cette fronde, vous verrez bien qu'elle ne trouve de resistance que pour l'autre partie, à sçavoir pour celle qui la feroit mouvoir suivant la ligne DVXY, si elle n'estoit point empeschée; & par consequent, qu'elle ne tend, c'est à dire qu'elle ne fait effort, que pour s'éloigner directement du centre D. Et remarquez que, selon cette consideration, estant au point A, elle tend si veritablement vers E, qu'elle n'est point du tout plus disposée à se mouvoir vers H que vers I, bien qu'on pourroit aisément se persuader le contraire, si on manquoit à considerer la difference qui est entre le mouvement qu'elle a déjà, & l'inclination à se mouvoir qui luy reste.

Or vous devez penser, de chacune des parties du second Element qui composent les Cieux, tout le mesme que de cette pierre : c'est à sçavoir, que celles qui sont par exemple vers E, ne tendent de leur propre inclination que vers P; mais que la resistance des autres parties du Ciel, qui sont au dessus d'elles, les fait tendre, c'est à dire les dispose à se mouvoir suivant le cercle ER. Et derechef, que cette resistance, opposée à l'inclination qu'elles ont de continuer leur mouvement en ligne droite, les fait tendre, c'est à dire, est cause qu'elles font effort pour se mouvoir vers M. Et ainsi, jugeant de toutes les autres en mesme sorte, vous voyez en quel sens on peut dire qu'elles tendent vers les lieux, qui sont directement opposez au centre du Ciel qu'elles composent.

Mais ce qu'il y a encore en elles à considerer de plus qu'en vne pierre qui tourne dans vne fronde, c'est qu'elles sont continuellement poussées, tant par toutes celles de leurs semblables qui sont entre elles & l'Astre qui occupe le centre de leur Ciel, que mesme par la matière de cét Astre, & qu'elles ne le sont aucunement par les autres. Par exemple, que celles qui sont vers E, ne sont point poussées par celles qui sont vers M, ou vers T, ou vers R, ou vers K, ou vers H, mais seulement par toutes celles qui sont entre les deux lignes AF, DG, & ensemble par la matière du Soleil; ce qui est cause qu'elles tendent, non seulement vers M, mais aussi vers L, & vers N, & generalement vers tous les points où peuvent parvenir les rayons, ou lignes droites, qui, venant de quelque partie du Soleil, passent par le lieu où elles sont.

Mais, afin que l'explication de tout cecy soit plus facile, je desire que vous consideriez les parties du second Element toutes seules, & comme si tous les espaces qui sont occupez par la matière du premier, tant celuy où est le Soleil que les autres, estoient vuides. Mesmes, à cause qu'il n'y a point de meilleur moyen pour sçavoir si vn corps est poussé par quelques autres, que de voir si ces autres s'avanceroient actuellement vers le lieu où il est, pour le remplir en cas qu'il fust vuide, je desire aussi que vous imaginiez que les parties du second Element qui sont vers E, en soient ostées; & cela posé, que vous regardiez, en premier lieu, qu'aucunes de celles qui sont au dessus du cercle TER, comme vers M, ne sont point disposées à remplir leur place, d'autant qu'elles tendent tout au contraire à s'en éloigner; puis aussi, que celles qui sont en ce cercle, à sçavoir vers T, n'y sont point non plus disposées : car, encore bien qu'elles se meuvent veritablement de T vers G, suivant le cours de tout le Ciel, toutesfois, pource que celles qui sont vers F, se meuvent aussi avec pareille vitesse vers R, l'espace E, qu'il faut imaginer mobile comme elles, ne laisseroit pas de demeurer vuide entre G & F, s'il n'en venoit d'autres d'ailleurs pour le remplir. Et en troisiéme lieu, que celles qui sont au dessous de ce cercle, mais qui ne sont pas comprises entre les lignes AF, DG, comme celles qui sont vers H & vers K, ne tendent aussi aucunement à s'avancer vers cét espace E pour le remplir, encore que l'inclination qu'elles ont à s'éloigner du point S les y dispose en quelque sorte : ainsi que la pesanteur d'vne pierre la dispose, non seulement à descendre tout droit en l'air libre, mais aussi à rouler de travers sur le penchant d'vne montagne, en cas qu'elle ne puisse descendre d'autre façon.

Or la raison qui les empesche de tendre vers cet espace, est que tous les mouvemens se continuent, autant qu'il est possible, en ligne droite; & par consequent, que, lors que la Nature a plusieurs voyes pour parvenir à vn mesme effect, elle suit toujours infailliblement la plus courte. Car si les parties du second Element qui sont par exemple vers K, s'avançoient vers E, toutes celles qui sont plus proches qu'elles du Soleil, s'avanceroient aussi au mesme instant vers le lieu qu'elles quiteroient; & ainsi l'effet de leur mouvement ne seroit autre, sinon que l'espace E se rempliroit, & qu'il y en auroit vn autre d'égale grandeur, en la circonférence ABCD, qui deviendroit vuide en mesme temps. Mais il est manifeste que ce mesme effet peut suivre beaucoup mieux, si celles qui sont entre les lignes AF, DG, s'avancent tout droit vers E; & par consequent, que, lors qu'il n'y a rien qui en empesche celles-cy, les autres n'y tendent point du tout : non plus qu'vne pierre ne tend jamais à descendre obliquement vers le centre de la terre, lors qu'elle y peut descendre en ligne droite.

Enfin considerez que toutes les parties du second Element, qui sont entre les lignes AF, DG, doivent s'avancer ensemble vers cét espace E, pour le remplir au mesme instant qu'il est vuide. Car, encore qu'il n'y ait que l'inclination qu'elles ont à s'éloigner du point S qui les y porte, & que cette inclination fasse que celles qui sont entre les lignes BF, CG, tendent plus directement vers là, que celles qui restent entre les lignes AF, BF, & DG, CG : vous verrez neantmoins que ces dernières ne laissent pas d'estre aussi disposées que les autres à y aller, si vous prenez garde à l'effet qui doit suivre de leur mouvement, qui n'est autre sinon, comme j'ay dit tout maintenant, que l'espace E se remplisse, & qu'il y en ait vn autre d'égale grandeur, en la circonférence ABCD, qui devienne vuide en mesme temps. Car, pour le changement de situation qui leur arrive dans les autres lieux qu'elles remplissoient auparavant, & qui en demeurent après encore pleins, il n'est aucunement considerable, d'autant qu'elles doivent estre supposées si égales & si pareilles en tout les vnes aux autres, qu'il n'importe de quelles parties chacun de ces lieux soit remply. Remarquez neantmoins qu'on ne doit pas conclure de cecy qu'elles soient toutes égales, mais seulement que les mouvemens dont leur inégalité peut estre cause, n'appartiennent point à l'action dont nous parlons.

Or il n'y a point de plus court moyen pour faire qu'vne partie de l'espace E se remplissant, celuy par exemple qui est vers D devienne vuide, que si toutes les parties de la matière, qui se trouvent en la ligne droite DG, ou DE, s'avancent ensemble vers E; car s'il n'y avoit que celles qui sont entre les lignes BF, CG, qui s'avançassent les premières vers cét espace E, elles en laisseroient vn autre au dessous d'elles vers V, dans lequel devroient venir celles qui sont vers D : en sorte que le mesme effet, qui peut estre produit par le mouvement de la matière qui est en la ligne droite DG, ou DE, le seroit par le mouvement de celle qui est en la ligne courbe DVE; ce qui est contraire aux loix de la Nature.

Mais, si vous trouvez icy quelque difficulté à comprendre, comment les parties du second Element, qui sont entre les lignes AF, DG, peuvent s'avancer toutes ensemble vers E, sur ce qu'y ayant plus de distance entre A & D, qu'entre F & G, l'espace où elles doivent entrer pour s'avancer ainsi, est plus estroit que celuy d'où elles doivent sortir : considerez que l'action par laquelle elles tendent à s'éloigner du centre de leur Ciel, ne les oblige point à toucher celles de leurs voisines, qui sont à pareille distance qu'elles de ce centre, mais seulement à toucher celles qui en sont d'vn degré plus éloignées. Ainsi que la pesanteur des petites boules 1, 2, 3, 4, 5, n'oblige point celles qui sont marquées d'vn mesme chiffre à s'entretoucher, mais seulement oblige celles qui sont marquées 1 ou 10, à s'appuyer sur celles qui sont marquées 2 ou 20, & celles-cy sur celles qui sont marquées 3 ou 30, & ainsi de suite : en sorte que ces petites boules peuvent bien n'estre pas seulement arrangées comme vous les voyez en cette septiéme figure, mais aussi comme elles sont en la huict & neufiéme, & en mille autres diverses façons.

Puis considerez que ces parties du second Element, se remuant separément les vnes des autres, ainsi qu'il a esté dit cy-dessus qu'elles doivent faire, ne peuvent jamais estre arrangées comme les boules de la septiéme figure; & toutesfois, qu'il n'y a que cette seule façon, en laquelle la difficulté proposée puisse avoir quelque lieu. Car on ne sçauroit supposer si peu d'intervalle entre celles de ses parties qui sont à pareille distance du centre de leur Ciel, que cela ne suffise pour concevoir que l'inclination qu'elles ont à s'éloigner de ce centre, doit faire avancer celles qui sont entre les lignes AF, DG, toutes ensemble vers l'espace E, lors qu'il est vuide : ainsi que vous voyez en la neufiéme figure, rapportée à la dixiéme, que la pesanteur des petites boules 40, 30 &c., les doit faire descendre toutes ensemble vers l'espace qu'occupe celle qui est marquée 50, si-tost que celle-cy en peut sortir.

Et l'on peut icy clairement appercevoir, comment celles de ces boules qui sont marquées d'vn mesme chiffre, se rangent en vn espace plus estroit que n'est celuy d'où elles sortent, à sçavoir en s'approchant l'vne de l'autre. On peut aussi appercevoir que les deux boules marquées 40 doivent descendre vn peu plus vîte, & s'approcher à proportion vn peu plus l'vne de l'autre, que les trois marquées 30, & ces trois, que, les quatre marquées 20, & ainsi des autres.

En suite dequoy, vous me direz peut-estre, que, comme il paroist, en la dixiéme figure, que les deux boules 40, 40, après estre tant soit peu descenduës, viennent à s'entretoucher (ce qui est cause qu'elles s'arrestent sans pouvoir descendre plus bas) : tout de mesme les parties du second Element qui doivent s'avancer vers E s'arresteront, avant que d'avoir achevé de remplir tout l'espace que nous y avons supposé.

Mais je répons à cela, qu'elles ne peuvent si peu s'avancer vers là, que ce ne soit assez pour prouver parfaitement ce que j'ay dit : c'est à sçavoir, que tout l'espace qui y est, estant déjà plein de quelque corps, quel qu'il puisse estre, elles pressent continuellement ce corps, & font effort contre luy, comme pour le chasser hors de sa place.

Puis, outre cela, je répons que leurs autres mouvemens, qui continuent en elles pendant qu'elles s'avancent ainsi vers E, ne leur permettant pas de demeurer vn seul moment arrangées en mesme sorte, les empeschent de s'entretoucher, ou bien font qu'après s'estre touchées elles se separent incontinent derechef, & ainsi ne laissent pas pour cela de s'avancer sans interruption vers l'espace E, jusques à ce qu'il soit tout remply. De sorte qu'on ne peut conclure de cecy autre chose, sinon que la force dont elles tendent vers E, est peut-estre comme tremblante, & se redouble & se relâche à diverses petites secousses, selon qu'elles changent de situation : ce qui semble estre vne propriété fort convenable à la Lumière.

Or si vous avez entendu tout cecy suffisamment, en supposant les espaces E & S, & tous les petits angles qui sont entre les parties du Ciel, comme vuides, vous l'entendrez encore mieux, en les supposant estre remplis de la matière du premier Element. Car les parties de ce premier Element, qui se trouvent en l'espace E, ne peuvent empescher que celles du second, qui sont entre les lignes AF, DG, ne s'avancent pour le remplir, tout de mesme que s'il estoit vuide : à cause qu'estant extremement subtiles, & extremement agitées, elles sont toujours aussi prestes à sortir des lieux où elles se trouvent, que puisse estre aucun autre corps à y entrer. Et pour cette mesme raison, celles qui occupent les petits angles qui sont entre les parties du Ciel, cedent leur place sans resistance à celles qui viennent de cét espace E, & qui se vont rendre vers le point S. Je dis plutost vers S, que vers aucun autre lieu, à cause que les autres corps, qui estant plus vnis & plus gros ont plus de force, tendent tous à s'en éloigner.

Mesmes il faut remarquer qu'elles passent d'E vers S entre les parties du second Element qui vont d'S vers E, sans s'empescher aucunement les vnes les autres. Ainsi que l'air, qui est enfermé dans l'horloge XYZ, monte de Z vers X au travers du sable Y, qui ne laisse pas pour cela de descendre cependant vers Z.

Enfin les parties de ce premier Element, qui se trouvent en l'espace ABCD, où elles composent le corps du Soleil, y tournant en rond fort promptement autour du point S, tendent à s'en éloigner de tous costez en ligne droite, suivant ce que je viens d'expliquer; & par ce moyen toutes celles qui sont en la ligne SD, poussent ensemble la partie du second Element qui est au point D; & toutes celles qui sont en la ligne SA, poussent celle qui est au point A, & ainsi des autres. En telle sorte que cela seul suffiroit pour faire que toutes celles de ces parties du second Element qui sont entre les lignes AF, DG, s'avançassent vers l'espace E, encore qu'elles n'y eussent aucune inclination d'elles-mesmes.

Au reste, puis qu'elles doivent ainsi s'avancer vers cét espace E, lors qu'il n'est occupé que par la matière du premier Element, il est certain qu'elles tendent aussi à y aller, encore mesme qu'il soit remply de quelqu'autre corps; & par consequent, qu'elles poussent, & font effort contre ce corps, comme pour le chasser hors de sa place. En sorte que, si c'estoit l'œil d'vn homme qui fust au point E, il seroit poussé actuellement, tant par le Soleil, que par toute la matière du Ciel, qui est entre les lignes AF, DG.

Or il faut sçavoir que les hommes de ce nouveau Monde seront de telle nature, que, lors que leurs yeux seront poussez en cette façon, ils en auront vn sentiment tout semblable à celuy que nous avons de la Lumière, ainsi que je diray cy-aprés plus amplement.

Chapitre XIV.

Mais je me veux arrester encore vn peu en cét endroit, à expliquer les proprietez de l'action dont leurs yeux peuvent ainsi estre poussez. Car elles se rapportent toutes si parfaitement à celles que nous remarquons en la Lumière, que, lors que vous les aurez considerées, je m'assure que vous avouerez, comme moy, qu'il n'est pas besoin d'imaginer, dans les Astres ny dans les Cieux, d'autre Qualité que cette action, qui s'appelle du nom de Lumière.

Les principales proprietez de la Lumière sont : 1. qu'elle s'estend en rond de tous costez autour des corps qu'on nomme Lumineux. 2. Et à toute sorte de distance. 3. Et en vn instant. 4. Et pour l'ordinaire en lignes droites, qui doivent estre prises pour les rayons de la Lumière. 5. Et que plusieurs de ces rayons, venant de divers points, peuvent s'assembler en vn mesme point. 6. Ou, venant d'vn mesme point, peuvent s'aller rendre en divers points. 7. Ou, venant de divers points, & allant vers divers points, peuvent passer par vn mesme point, sans s'empescher les vns les autres. 8. Et qu'ils peuvent aussi quelquefois s'empescher les vns les autres, à sçavoir quand leur force est fort inégale, & que celle des vns est beaucoup plus grande que celle des autres. 9. Et enfin, qu'ils peuvent estre détournez par reflexion. 10. Ou par . 11. Et que leur force peut estre augmentée, 12. ou diminuée, par les diverses dispositions ou qualitez de la matière qui les reçoit. Voila les principales qualitez qu'on observe en la Lumière, qui conviennent toutes à cette action, ainsi que vous allez voir.

1. Que cette action se doive estendre de tous costez autour des corps lumineux, la raison en est évidente, à cause que c'est du mouvement circulaire de leurs parties qu'elle procede.

2. Il est évident aussi, qu'elle peut s'estendre à toute sorte de distance. Car, par exemple, supposant que les parties du Ciel, qui se trouvent entre AF & DG, sont déjà d'elles-mesmes disposées à s'avancer vers E, comme nous avons dit qu'elles sont, on ne peut pas douter non plus, que la force dont le Soleil pousse celles qui sont vers ABCD, ne se doive aussi estendre jusques à E, encore mesme qu'il y eust plus de distance des vnes aux autres, qu'il n'y en a depuis les plus hautes Etoiles du Firmament jusques à nous.

3. Et sçachant que les parties du second Element, qui sont entre AF & DG, se touchent & pressent toutes l'vne l'autre autant qu'il est possible, on ne peut pas aussi douter que l'action, dont les premières sont poussées, ne doive passer en vn instant jusques aux dernières : tout de mesme que celle dont on pousse l'vn des bouts d'vn bâton, passe jusques à l'autre bout au mesme instant. Ou plutost, afin que vous ne fassiez point de difficulté sur ce que ces parties ne sont point attachées l'vne à l'autre, ainsi que le sont celles d'vn bâton : tout de mesme qu'en la neufiéme figure, la petite boule marquée 50 descendant vers 6, les autres marquées 10 descendent aussi vers là au mesme instant.

4. Quant à ce qui est des lignes suivant lesquelles se communique cette action, & qui sont , il faut remarquer qu'elles different des parties du second Element par l'entremise desquelles cette mesme action se communique; & qu'elles ne sont rien de materiel dans le milieu par où elles passent, mais qu'elles designent seulement en quel sens, & suivant quelle détermination le corps Lumineux agit contre celuy qu'il illumine; & ainsi, qu'on ne doit pas laisser de les concevoir exactement droites, encore que les parties du second Element, qui servent à transmettre cette action, ou la Lumière, ne puissent presque jamais estre si directement posées l'vne sur l'autre, qu'elles composent des lignes toutes droites. Tout de mesme que vous pouvez aisément concevoir que la main A pousse le corps E suivant la ligne droite AE, encore qu'elle ne le pousse que par l'entremise du bâton BCD, qui est tortu. Et tout de mesme aussi que la boule marquée 1, pousse celle qui est marquée 7, par l'entremise des deux marquées 5, 5, aussi directement que par l'entremise des autres 2, 3, 4, 6.

5. 6. Vous pouvez aussi aisément concevoir comment plusieurs de ces rayons, venant de divers points, s'assemblent en vn mesme point; ou, venant d'vn mesme point, se vont rendre en divers points, sans s'empescher, ny dépendre les vns des autres. Comme vous voyez en la sixiéme figure, qu'il en vient plusieurs des points ABCD, qui s'assemblent au point E; & qu'il en vient plusieurs du seul point D, qui s'estendent l'vn vers E, l'autre vers K, & ainsi vers vne infinité d'autres lieux. Tout de mesme que les diverses forces dont on tire les cordes 1, 2, 3, 4, 5, s'assemblent toutes en la poulie, & que la resistance de cette poulie s'estend à toutes les diverses mains qui tirent ces cordes.

7. Mais pour concevoir comment plusieurs de ces rayons, venant de divers points, & allant vers divers points, peuvent passer par vn mesme point, sans s'empescher les vns les autres, comme, en cette sixiéme figure, les deux rayons AN & DL passent par le point E : il faut considerer que chacune des parties du second Element est capable de recevoir plusieurs divers mouvemens en mesme temps; en sorte que celle qui est, par exemple, au point E, peut tout ensemble estre poussée vers L, par l'action qui vient de l'endroit du Soleil marqué D, & en mesme temps vers N, par celle qui vient de l'endroit marqué A. Ce que vous entendrez encore mieux, si vous considerez qu'on peut pousser l'air en mesme temps d'F vers G, d'H vers I, & de K vers L, par les trois tuyaux FG, HI, KL, bien que ces tuyaux soient tellement vnis au point N, que tout l'air qui passe par le milieu de chacun d'eux, doit necessairement passer aussi par le milieu des deux autres.

8. Et cette mesme comparaison peut servir à expliquer, comment vne forte Lumiere empesche l'effet de celles qui sont plus foibles. Car, si l'on pousse l'air beaucoup plus fort par F, que par H ny par K, il ne tendra point du tout vers I, ny vers L, mais seulement vers G.

9. 10. Pour la reflexion & la , je les ay déjà ailleurs suffisamment expliquées. Toutesfois, parce que je me suis servy pour lors de l'exemple du mouvement d'vne bale, au lieu de parler des rayons de la Lumiere, afin de rendre par ce moyen mon discours plus intelligible : il me reste encore icy à vous faire considerer, que l'action ou l'inclination à se mouvoir, qui est transmise d'vn lieu en vn autre, par le moyen de plusieurs corps qui s'entretouchent, & qui se trouvent sans interruption en tout l'espace qui est entre deux, suit exactement la mesme voye, par où cette mesme action pourroit faire mouvoir le premier de ces corps, si les autres n'estoient point en son chemin; sans qu'il y ait aucune autre difference, sinon qu'il faudroit du temps à ce corps pour se mouvoir, au lieu que l'action qui est en luy peut, par l'entremise de ceux qui le touchent, s'estendre jusques à toutes sortes de distances en vn instant. D'où il suit que, comme vne bale se refléchit, quand elle donne contre la muraille d'vn , & qu'elle souffre refraction, quand elle entre obliquement dans de l'eau, ou qu'elle en sort : de mesme aussi, quand les rayons de la Lumiere rencontrent vn corps qui ne leur permet pas de passer outre, ils doivent se refléchir; & quand ils entrent obliquement en quelque lieu par où ils peuvent s'estendre plus ou moins aisément, que par celuy d'où ils sortent, ils doivent aussi, au point de ce changement, se détourner & souffrir .

11. 12. Enfin la force de la Lumiere est non seulement plus ou moins grande en chaque lieu, selon la quantité des rayons qui s'y assemblent, mais elle peut aussi estre augmentée ou diminuée par les diverses dispositions des corps qui se trouvent aux lieux par où elle passe. Ainsi que la vitesse d'vne bale ou d'vne pierre qu'on pousse dans l'air, peut estre augmentée par les vents qui soufflent vers le mesme costé qu'elle se meut, & diminuée par leurs contraires.

Chapitre XV.

Ayant ainsi expliqué la nature & les proprietez de l'action que j'ay prise pour la Lumiere, il faut aussi que j'explique comment, par son moyen, les Habitans de la Planete que j'ay suposée pour la Terre, peuvent voir la face de leur Ciel toute semblable à celle du nostre.

Premièrement, il n'y a point de doute qu'ils ne doivent voir le corps marqué S tout plein de Lumiere, & semblable à nostre Soleil : veu que ce corps envoye des rayons de tous les points de sa vers leurs yeux. Et parce qu'il est beaucoup plus proche d'eux, que les Etoiles, il leur doit paroistre beaucoup plus grand. Il est vray que les parties du petit Ciel ABCD, qui tourne autour de la Terre, font quelque resistance à ces rayons; mais parce que toutes celles du grand Ciel, qui sont depuis S jusques à D, les fortifient, celles qui sont depuis D jusques à T, n'estant à comparaison qu'en petit nombre, ne leur peuvent oster que peu de leur force. Et mesme toute l'action des parties du grand Ciel FGGF, ne suffit pas pour empescher que les rayons de plusieurs Etoiles fixes ne parviennent jusques à la Terre, du costé qu'elle n'est point éclairée par le Soleil.

Car il faut sçavoir que les grands Cieux, c'est à dire ceux qui ont vne Etoile fixe ou le Soleil pour leur centre, quoy que peut-estre assez inégaux en grandeur, doivent estre toujours exactement d'égale force : en sorte que toute la matière qui est, par exemple, en la ligne SB, doit tendre aussi fort vers ε, que celle qui est en la ligne εB, tend vers S. Car, s'ils n'avoient entr'eux cette égalité, ils se détruiroient infailliblement dans peu de temps, ou du moins se changeroient jusques à ce qu'ils l'eussent acquise.

Or puis que toute la force du rayon SB, par exemple, n'est que justement égale à celle du rayon εB, il est manifeste que celle du rayon TB, qui est moindre, ne peut empescher la force du rayon εB de s'estendre jusques à T. Et tout de mesme il est évident que l'Etoile A peut estendre ses rayons jusques à la terre T; d'autant que la matière du Ciel, qui est depuis A jusques à 2, leur ayde plus, que celle qui est depuis 4 jusques à T ne leur resiste; & avec cela, que celle qui est depuis 3 jusques à 4, ne leur ayde pas moins, que leur resiste celle qui est depuis 3 jusques à 2. Et ainsi, jugeant des autres à proportion, vous pouvez entendre que ces Etoiles ne doivent pas paroistre moins confusément arrangées, ny moindres en nombre, ny moins inégales entr'elles, que sont celles que nous voyons dans le vray Monde.

Mais il faut encore que vous consideriez, touchant leur arrangement, qu'elles ne peuvent quasi jamais paroistre dans le vray lieu où elles sont. Car, par exemple, celle qui est marquée ε, paroist comme si elle estoit en la ligne droite TB, & l'autre marquée A, comme si elle estoit en la ligne droite T4 : dont la raison est que, les Cieux estant inégaux en grandeur, les qui les separent, ne se trouvent quasi jamais tellement disposées, que les rayons qui passent au travers, pour aller de ces Etoiles vers la Terre, les rencontrent à angles droits. Et lors qu'ils les rencontrent obliquement, il est certain, suivant ce qui a esté démontré en , qu'ils doivent s'y courber, & souffrir beaucoup de : d'autant qu'ils passent beaucoup plus aisément par l'vn des costez de cette , que par l'autre. Et il faut supposer ces lignes TB, T4, & semblables, si extremement longues, à comparaison du diamètre du cercle que la Terre décrit autour du Soleil, qu'en quelque endroit de ce cercle qu'elle se trouve, les hommes qu'elle soustient voyent toujours les Etoiles comme fixes, & attachées aux mesmes endroits du Firmament : c'est à dire, pour vser des termes des Astronomes, qu'ils ne peuvent remarquer en elles de paralaxes.

Considerez aussi, touchant le nombre de ces Etoiles, que souvent vne mesme peut paroistre en divers lieux, à cause des diverses , qui détournent ses rayons vers la Terre. Comme icy, celle qui est marquée A, paroist en la ligne T4, par le moyen du rayon A24T, & ensemble en la ligne Tf, par le moyen du rayon A6fT : ainsi que se multiplient les objets qu'on regarde au travers des verres, ou autres corps transparens, qui sont taillez à plusieurs faces.

De plus, considerez, touchant leur grandeur, qu'encore qu'elles doivent paroistre beaucoup plus petites qu'elles ne sont, à cause de leur extrême éloignement; & mesme qu'il y en ait la plus grande partie, qui pour cette raison ne doivent point paroistre du tout; & d'autres, qui ne paroissent qu'entant que les rayons de plusieurs joints ensemble rendent les parties du Firmament par où ils passent vn peu plus blanches, & semblables à certaines Etoiles que les Astronomes appellent Nubileuses, ou à cette grande ceinture de nostre Ciel, que les Poëtes feignent estre blanchie du lait de : toutesfois, pour celles qui sont les moins éloignées, il suffit de les supposer environ égales à nostre Soleil, pour juger qu'elles peuvent paroistre aussi grandes, que sont les plus grandes de nostre Monde.

Car outre que, generalement, tous les corps qui envoyent de plus forts rayons contre les yeux des regardans, que ne sont ceux qui les environnent, paroissent aussi plus grands qu'eux à proportion; & par consequent, que ces Etoiles doivent toujours sembler plus grandes que les parties de leurs Cieux égales à elles, & qui les avoisinent, ainsi que j'expliqueray cy-aprés : les FG, GG, GF, & semblables, où se font les de leurs rayons, peuvent estre courbées de telle façon, qu'elles augmentent beaucoup leur grandeur; & mesme estant seulement toutes plates, elles l'augmentent.

Outre cela, il est fort vray-semblable que ces , estant en vne matière tres fluide, & qui ne cesse jamais de se mouvoir, doivent branler & ondoyer toujours quelque peu; & par consequent, que les Etoiles qu'on voit au travers, doivent paroistre étincelantes & comme tremblantes, ainsi que font les nostres, & mesme, à cause de leur tremblement, vn peu plus grosses : ainsi que fait l'image de la Lune, au fond d'vn la surface n'est pas fort troublée ny agitée, mais lac dont seulement vn peu crespée par le souffle de quelque vent.

Et enfin, il se peut faire que, par succession de temps, ces se changent vn peu, ou mesme aussi que quelques-vnes se courbent assez notablement en peu de temps, quand ce ne seroit qu'à l'occasion d'vne Comete qui s'en approche; & par ce moyen, que plusieurs Etoiles semblent après vn long-temps estre vn peu changées de place sans l'estre de grandeur, ou vn peu changées de grandeur sans l'estre de place; & mesme, que quelques-vnes commencent assez subitement à paroistre ou à disparoistre, ainsi qu'on l'a vû arriver dans le vray Monde.

Pour les Planetes & les Cometes qui sont dans le mesme Ciel que le Soleil, sçachant que les parties du troisiéme Element dont elles sont composées, sont si grosses, ou tellement jointes plusieurs ensemble, qu'elles peuvent resister à l'action de la Lumiere : il est aisé à entendre qu'elles doivent paroistre par le moyen des rayons que le Soleil envoye vers elles, & qui se refléchissent de là vers la Terre. Ainsi que les objets opaques ou obscurs qui sont dans vne chambre, y peuvent estre vûs par le moyen des rayons que le flambeau qui y éclaire, envoye vers eux, & qui retournent de là vers les yeux des regardans. Et avec cela, les rayons du Soleil ont vn avantage fort remarquable par-dessus ceux d'vn flambeau : qui consiste en ce que leur force se conserve, ou mesme s'augmente de plus en plus, à mesure qu'ils s'éloignent du Soleil, jusques à ce qu'ils soient parvenus à la exterieure de son Ciel, à cause que toute la matière de ce Ciel tend vers là : au lieu que les rayons d'vn flambeau s'affoiblissent en s'éloignant, à raison de la grandeur des spheriques qu'ils illuminent, & mesme encore quelque peu plus, à cause de la resistance de l'air par où ils passent. D'où vient que les objets qui sont proches de ce flambeau, en sont notablement plus éclairez que ceux qui en sont loin; & que les plus basses Planetes ne sont pas, à mesme proportion, plus éclairées par le Soleil, que les plus hautes, ny mesme que les Cometes, qui en sont sans comparaison plus éloignées.

Or l'experience nous montre que le semblable arrive aussi dans le vray Monde; & toutesfois je ne croy pas qu'il soit possible d'en rendre raison, si on suppose que la Lumiere y soit autre chose dans les objets, qu'vne action ou disposition telle que je l'ay expliquée. Je dis vne action ou disposition. Car, si vous avez bien pris garde à ce que j'ay tantost demonstré, que, si l'espace où est le Soleil estoit tout vuide, les parties de son Ciel ne laisseroient pas de tendre vers les yeux des regardans en mesme façon que lors qu'elles sont poussées par sa matière, & mesme avec presque autant de force : vous pouvez bien juger qu'il n'a quasi pas besoin d'avoir en soy aucune action, ny quasi mesme d'estre autre chose qu'vn pur espace, pour paroistre tel que nous le voyons; ce que vous eussiez peut-estre pris auparavant pour vne proposition fort paradoxe. Au reste, le mouvement qu'ont ces Planetes autour de leur centre est cause qu'elles étincellent, mais beaucoup moins fort & d'vne autre façon que ne font les Etoiles fixes; & parce que la Lune est privée de ce mouvement, elle n'étincelle point du tout.

Pour les Cometes qui ne sont pas dans le mesme Ciel que le Soleil, elles ne peuvent pas à beaucoup prés envoyer tant de rayons vers la Terre, que si elles y estoient, non pas mesme lors qu'elles sont toutes prestes à y entrer; & par consequent, elles ne peuvent pas estre veuës par les hommes, si ce n'est peut-estre quelque peu, lors que leur grandeur est extraordinaire. Dont la raison est que, la pluspart des rayons que le Soleil envoye vers elles, sont écartez çà & là, & comme dissipez par la qu'ils souffrent en la partie du Firmament par où ils passent. Car, par exemple, au lieu que la Comete CD, reçoit du Soleil, marqué S, tous les rayons qui sont entre les lignes SC, SD, & renvoye vers la Terre tous ceux qui sont entre les lignes CT, DT : il faut penser que la Comete EF ne reçoit du mesme Soleil que les rayons qui sont entre les lignes SGE, SHF, à cause que, passant beaucoup plus aisément depuis S jusques à la GH que je prens pour vne partie du Firmament, qu'ils ne peuvent passer au delà, leur y doit estre fort grande, & fort en dehors. Ce qui en détourne plusieurs d'aller vers la Comete EF : veu principalement que cette est courbée en dedans vers le Soleil, ainsi que vous sçavez qu'elle doit se courber, lors qu'vne Comete s'en approche. Mais encore qu'elle fust toute plate, ou mesme courbée de l'autre costé, la pluspart des rayons que le Soleil luy envoyeroit, ne laisseroient pas d'estre empeschez par la , sinon d'aller jusques à elle, au moins de retourner de là jusques à la Terre. Comme, par exemple, supposant la partie du Firmament IK estre vne portion de Sphere dont le centre soit au point S, les rayons SIL, SKM, ne s'y doivent point du tout courber, en allant vers la Comete LM; mais, en revanche, ils se doivent beaucoup courber, en retournant de là vers la Terre : en sorte qu'ils n'y peuvent parvenir que fort foibles, & en fort petite quantité. Outre que, cecy ne pouvant arriver que lors que la Comete est encore assez loin du Ciel qui contient le Soleil (car autrement, si elle en estoit proche, elle feroit courber en dedans sa ), son éloignement empesche aussi qu'elle n'en reçoive tant de rayons que lors qu'elle est preste à y entrer. Et pour les rayons qu'elle reçoit de l'Etoile fixe qui est au centre du Ciel qui la contient, elle ne peut pas les renvoyer vers la Terre, non plus que la Lune, estant nouvelle, n'y envoye pas ceux du Soleil.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable touchant ces Cometes, c'est vne certaine refraction de leurs rayons, qui est ordinairement cause, qu'il en paroist quelques-vns en forme de queuë ou de chevelure autour d'elles. Ainsi que vous entendrez facilement, si vous jettez les yeux sur cette figure : où S est le Soleil, C vne Comete, EBG la Sphere qui, suivant ce qui a esté dit cy-dessus, est composée des parties du second Element qui sont les plus grosses & les moins agitées de toutes, & DA le cercle qui est décrit par le mouvement annuel de la Terre; & que vous pensiez, que le rayon qui vient de C vers B, passe bien tout droit jusques au point A, mais qu'outre cela il commence au point B à s'élargir, & à se diviser en plusieurs autres rayons, qui s'estendent çà & là de tous costez : en telle sorte que chacun d'eux se trouve d'autant plus foible, qu'il s'écarte davantage de celuy du milieu BA, qui est le principal de tous, & le plus fort. Puis aussi, que le rayon CE commence estant au point E à s'élargir, & à se diviser aussi en plusieurs autres, comme EH, EY, ES, mais que le principal & le plus fort de ceux-cy est EH, & le plus foible ES; & tout de mesme, que CG passe principalement de G vers I, mais qu'outre cela il s'écarte aussi vers S, & vers tous les espaces qui sont entre GI & GS; & enfin, que tous les autres rayons qui peuvent estre imaginez entre ces trois CE, CB, CG, tiennent plus ou moins de la nature de chacun d'eux, selon qu'ils en sont plus ou moins proches. A quoy je pourrois adjouter, qu'ils doivent estre vn peu courbez vers le Soleil; mais cela n'est pas tout à fait necessaire à mon sujet, & j'obmets souvent beaucoup de choses, afin de rendre celles que j'explique d'autant plus simples & plus aisées.

Or, cette refraction estant supposée, il est manifeste que, lors que la Terre est vers A, non seulement le rayon BA doit faire voir aux hommes qu'elle soustient le corps de la Comete C; mais aussi, que les rayons LA, KA, & semblables, qui sont plus foibles que BA, venant vers leurs yeux, leur doivent faire paroistre vne couronne ou chevelure de lumière, éparse également de tous costez autour d'elle (comme vous voyez à l'endroit marqué 11), au moins s'ils sont assez forts pour estre sentis : ainsi qu'ils le peuvent estre souvent, venant des Cometes, que nous supposons estre fort grosses, mais non pas venant des Planetes, ny mesme des Etoiles fixes, qu'il faut imaginer plus petites.

Il est manifeste aussi que, lors que la Terre est vers M. & que la Comete paroist par le moyen du rayon CKM. sa chevelure doit paroistre par le moyen de QM. & de tous les autres qui tendent vers M : en sorte qu'elle s'estend plus loin qu'auparavant vers la partie opposée au Soleil, & moins, ou point du tout, vers celle qui le regarde, comme vous voyez icy 22. Et ainsi paroissant toujours de plus en plus longue vers le costé qui est opposé au Soleil, à mesure que la Terre est plus éloignée du point A, elle perd peu à peu la figure d'vne chevelure, & se transforme en vne longue queuë, que la Comete traisne après elle. Comme, par exemple, la Terre estant vers D, les rayons QD, VD, la font paroistre semblable à 33. Et la Terre estant vers o, les rayons Vo, Eo, & semblables, la font paroistre encore plus longue; & enfin la Terre estant vers Y, on ne peut plus voir la Comete, à cause de l'interposition du Soleil, mais les rayons VY, EY, & semblables, ne laissent pas de faire encore paroistre la queuë, en forme d'vn chevron ou d'vne lance de feu, telle qu'est icy 44. Et il est à remarquer que la Sphere EBG, n'estant point toujours exactement ronde, ny aussi toutes les autres qu'elle contient, ainsi qu'il est aisé à juger de ce que nous avons expliqué, ces queuës ou lances de feu ne doivent point toujours paroistre exactement droites, ny tout à fait en mesme plan que le Soleil.

Pour la refraction qui est cause de tout cecy, je confesse qu'elle est d'vne nature fort particulière & fort différente de toutes celles qui se remarquent communement ailleurs. Mais vous ne laisserez pas de voir clairement qu'elle se doit faire en la façon que je viens de vous décrire, si vous considerez que la boule H, estant poussée vers I, pousse aussi vers là toutes celles qui sont au dessous jusques à K; mais que celle-cy, estant environnée de plusieurs autres plus petites, comme 4, 5, 6, ne pousse que 5 vers I : & cependant, qu'elle pousse 4 vers L, & 6 vers M, & ainsi des autres : en sorte pourtant qu'elle pousse celle du milieu 5 beaucoup plus fort que les autres 4, 6, & semblables, qui sont vers les costez. Et tout de mesme, que la boule N, estant poussée vers L, pousse les petites boules 1, 2, 3, l'vne vers L, l'autre vers I, & l'autre vers M, mais avec cette difference, que c'est 1 qu'elle pousse le plus fort de toutes, & non pas celle du milieu 2. Et de plus, que les petites boules 1, 2, 3, 4, &c., estant ainsi en mesme temps toutes poussées par les autres boules N, P, H, P, s'empeschent les vnes les autres de pouvoir aller vers les costez L & M si facilement que vers le milieu I. En sorte que, si tout l'espace LIM estoit plein de pareilles petites boules, les rayons de leur action s'y distribueroient en mesme façon, que j'ay dit que font ceux des Cometes au dedans de la Sphere EBG.

A quoy si vous m'objectez, que l'inégalité qui est entre les boules N, P, H, P, & 1, 2, 3, 4, &c., est beaucoup plus grande, que celle que j'ay supposée entre les parties du second Element qui composent la Sphere EBG, & celles qui sont immediatement au dessous vers le Soleil : je répons qu'on ne peut tirer de cecy autre consequence, sinon qu'il ne se doit pas tant faire de refraction en cette Sphere EBG, qu'en celle que composent les boules 1, 2, 3, 4, &c.; mais, qu'y ayant derechef de l'inégalité entre les parties du second Element qui sont immediatement au dessous de cette Sphere EBG, & celles qui sont encore plus bas vers le Soleil, cette refraction s'augmente de plus en plus, à mesure que les rayons penetrent plus avant : en sorte qu'elle peut bien estre aussi grande, ou mesme plus grande, lors qu'ils parviennent à la Sphere de la Terre DAF, que celle de l'action dont les petites boules 1, 2, 3, 4, &c. sont poussées. Car il est bien vray-semblable, que les parties du second Element qui sont vers cette Sphere de la Terre DAF ne sont pas moins petites, à comparaison de celles qui sont vers la Sphere EBG, que le sont ces boules 1, 2, 3, 4, &c., à comparaison des autres boules N, P, H, P.